Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement, l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper, resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé, son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité encore accrue.
Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de son Premier Président.
Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,—nous verrons aux frais de qui,—M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des Mémoires. Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée», du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que, lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une maison[307].
[306] Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.
[307] Voir Mathieu Marais, t. II, p. 11. Voir également le Journal de l'exil à Pontoise, rédigé par Gilbert de Lisle.
Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage, c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le 28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux auteur des Mémoires, pénétrant dans le repaire du scélérat qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner, cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme de Fontenille[310]?—Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!... Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,—le mot est de Pontchartrain,—s'emparait du Premier Président et, le bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet, dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]...
[308] Collection de Gilbert de Lisle, lequel fait, à l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»
[309] Sœur de M. de Lorges.
[310] Sœur du Premier Président.