Nous n'aurions garde d'insister!—La Chausseraye a-t-elle imaginé le récit reproduit par les Mémoires? S'est-elle bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée trop lourde?—Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer, c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une pure invention[335].

[335] C'est aussi la conclusion de Chéruel. Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, p. 154.


[XVII]

Divisions dans la pairie.—Désertions.—La robe triomphe.—Ambassade de Saint-Simon en Espagne.—Il se démet de la pairie en faveur de son fils.—Mémoire au Régent.—Le Régent ne répond pas.—Fin de l'affaire du bonnet.—Mort du Premier Président de Mesmes (1723).

L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part, à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre, de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun, elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente, dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie, discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires, laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige?

[336] Mémoires de Saint-Simon, t. XII, p. 333.

Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes: M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère; M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse; M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt, impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah! M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître, puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles, mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»! Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de Villars, d'Antin, de Chaulnes et,—cela va de soi,—Saint-Simon. «Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit. Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois uni.»

[337] Achitophel était un des conseillers du roi David: il prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.