Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet, conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe. On la vit même,—ô prodige!—assister aux fêtes de l'hôtel du Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger des remontrances que porta une députation, dans les rangs de laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy, le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.»

Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer des anathèmes,—il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était, de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes, leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des engagements contractés dans le petit entresol de Versailles, Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté, la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité, poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui, sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou du Palais-Royal, rangées audessus des duchesses!»... Quant à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient comme larrons en foire.—Les ducs étaient donc, «en sept ans, tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être».

[338] Annotations au journal de Dangeau, t. XVI, p. 467.

La cause de ce lamentable effondrement? C'était,—le mal venait de loin,—la facilité avec laquelle se distribuait la pairie, l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet, dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]...

[339] Lettre du 18 avril 1747, citée dans les Mémoires du duc de Luynes, t. I, p. 449.

[340] Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 405.

Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie, les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps, constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il, fait un groupe qui ne s'éloigne guère de l'universalité. Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se trouvera que presque tout ce qui est en France applaudira à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par intérêt ou par ignorance»...

Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui, par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique. Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance. Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre les traîtres, mitigée par une saine application des principes de l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain», ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341].

[341] Mémoires de Saint-Simon, t. XII, p. 338.