Il faut dire que pendant la nuit, à l'heure où tout le monde dort profondément, les jouets ne sont plus les petits objets dénués de mouvement et de pensée que nous voyons pendant le jour.

Ils vivent, au contraire, comme de véritables petits hommes: ils vont d'une boîte à l'autre, causent entre eux, et les événements qui se passent dans notre monde font souvent l'objet de leur conversation.

Mais le moindre regard qui se pose sur eux leur fait reprendre immédiatement leur apparence inanimée de bois, de métal ou de carton.

Aussi jamais personne n'a-t-il pu les voir remuer.

Mais ceux qui savent comprendre leur langage entendent quelquefois, derrière une porte, les histoires qu'ils racontent.

Un soir donc, un tambour, auquel il avait fallu recoller une baguette, parlait, au coin du feu devant lequel il séchait, à une marchande en porcelaine qu'il avait fallu fixer plus solidement aux brancards de sa voiture d'oranges et qui, pour cette raison, occupait l'autre coin de la cheminée.

«En ce temps-là, disait le tambour, les hommes vivaient heureux.

«Tandis que les soldats, mes camarades, faisaient l'exercice devant leurs forts, les petites bergères menaient paître les vaches et les moutons sur l'herbe verte des prairies. Elles trayaient leurs vaches et le bon lait écumeux coulait dans les seaux de cuivre. De belles dames, bien coiffées et bien habillées, venaient dans les fermes: elles achetaient le lait et le faisaient boire à leurs bébés qui conservaient ainsi leur bonne mine et leurs joues fraîches et roses. Les hommes fauchaient, moissonnaient. Tout le long de ce pays, les chemins de fer transportaient sans cesse des voyageurs qui s'en allaient çà et là, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour leurs affaires. Les automobiles sillonnaient les routes, et toutes les usines étaient en action, tissant, tournant, forgeant et découpant sans arrêt.

«Or, voici qu'un soir d'été, en 1914, un tambour battit dans un village, d'autres tambours lui répondirent; les cloches des petites églises sonnèrent à toute volée; tous les habitants des villes, des villages et des fermes accoururent sur les places publiques et ils apprirent avec consternation que la guerre venait d'être déclarée à nos soldats aux pantalons rouges par les soldats de la nation voisine, qui étaient vêtus de gris.