—Mais tu m'en parles, dit curieusement Albert, comme si tu la connaissais de très longue date.

—Certainement.... Quand j'arrivai pour la première fois au couvent de Rennes, toute petite et un peu confuse dans ma courte jupe de cotonnade, Mlle Alise s'y trouvait déjà parmi les grandes. Et malgré la différence d'âge et de race, elle vint à moi avec tant d'accueil, un sourire si charmant, que je l'aimai à première vue, et depuis, je ne l'ai jamais oubliée. Trois ou quatre fois depuis ma sortie du couvent, en allant voir Cancale ou le mont Saint-Michel, elle est venue, comme une bonne fée souriante, dire bonjour en passant à sa petite Germaine, et je vous avouerai que j'ai contribué, pour ma part, à l'achat de la propriété par M. Grandperrin.

—Et sais-tu, Germaine, dans quel but il a fait cette acquisition de nos immeubles? Est-ce pour y bâtir une maison de plaisance, y construire un château moderne en vieux style, ou simplement pour y jouir du revenu des terres en honnête et bon propriétaire? Peut-être celui-là consentirait-il?...

—A vous vendre à part, n'est-ce pas, vos ruines de famille? Toujours cette idée fixe, dit Germaine en se touchant le front, mais avec un sourire et un regard d'ineffable commisération, comme si elle répondait à un enfant malade. Sur ce chapitre-là, monsieur Albert, vous m'en demandez trop long ... je n'en sais rien.... Mais, tenez ... voilà justement maître Gerbier qui passe dans la Grande rue. Il a rédigé l'acte de vente, et pourra vous renseigner mieux que moi.

—Tu as raison. Au revoir, Germaine. Allons. Sémillant.

Et le chien et son maître partirent comme un éclair.

Dès qu'ils furent au bas de l'escalier, une tête rieuse et spirituelle, encadrée d'une luxuriante chevelure châtain-clair, apparut entre les rideaux entre-bâillés, qui s'écartèrent brusquement.

—Ouf! dit Alise d'Évran, je dérogeais à ma dignité de demoiselle bien née dans ce rôle d'écouteuse ... et je commençais à manquer d'air. Mais j'ai pu tout voir et tout entendre.

—Et que pensez-vous de notre visiteur, mademoiselle?

—Quel drôle de garçon! Il a quelque chose de doux et de fier, qui ne lui va pas mal, et j'avoue que, pour un gentilhomme rural, il n'a pas l'air trop satisfait de sa personne, ce qui ne me déplaît pas.