Et malgré lui il se prit à songer à ces immortelles naïades qui, dans nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d'un bras arrondi l'urne penchée de leur fontaine, types d'aristocratie, de jeunesse et de grâce mondaine, que le génie d'un statuaire a su trouver parmi les belles rieuses de la cour de France, en y mêlant un pur souvenir de la Grèce antique.

Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d'Évran n'avait aucun doute sur son incontestable et fière beauté qu'elle était parfaitement sûre d'elle-même et à l'aise dans sa robe et dans la vie comme un libre oiseau dans sa plume et dans l'air.

La bonne et grosse gaieté verbeuse de M. Grandperrin avait de prime abord mis tout le monde à son aise. Après les premiers bruits de cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit à battre la campagne à travers les généralités courantes. Il fut question de la contrée et des environs curieux à voir, du mont Saint-Michel et de ses fameux sables,

Source de tant de fables,

et des belles rangées de tamarix ondulant aux deux bords de la route; de Cancale et de l'île des Rimains; d'Avranches et des profondes vallées rocheuses de Carolles qui lui donnent l'aspect de Jersey; de Dinan sur la Rance, et du cap Fréhel, qu'on visite en barque par les temps calmes; et de Saint-Malo et du grand Bey, où dort Chateaubriand.

A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive:

—Au lieu d'un mince grillage et de cette petite croix mesquine à peine émergeant du roc, j'aurais compris, s'écria-t-il, une haute croix de granit, qu'on pût saluer du large, à cinq ou six lieues en mer, et disant de loin aux marins qui passent: «Là, près de son berceau, repose quelqu'un de grand dont la France se glorifie.»

—Je suis absolument de cet avis, répondit Mlle d'Évran, d'une voix musicale un peu grasseyante d'un charme incomparable d'imperfection dans son timbre perlé.

Le comte s'inclina tout fier de cette approbation.

En habile maîtresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n'aborda qu'un peu tard le chapitre de la fameuse propriété dont son mari avait passé l'acte de vente. Ce ne fut guère qu'au dessert qu'elle parla pour la première fois à M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les points de la table ce fut un vrai concert d'éloges.