—Monsieur, insinua adroitement à M. Grandperrin maître Gerbier, la bouche encore sucrée par une grosse poire de beurré d'Aremberg, monsieur, sans être trop indiscret, puis-je vous demander si votre intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si vous devez conserver intacte la région des ruines?
—Ma foi, je n'en sais trop rien encore. La question vous intéresse, paraît-il?
—Oui, peut-être, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais quelqu'un tout disposé à racheter, si faire se pouvait, les ruines seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d'ajouter que ce coin de vieux parc ne vaut guère mieux que les ruines, pécuniairement. Ce sont deux non-valeurs, à proprement parler.
—C'est votre opinion bien fondée, je pense? répondit M. Grandperrin.
—Assurément. Figurez-vous un fouillis d'arbres inextricables où il fait nuit en plein jour, où rien n'est aménagé (on n'y a pas fait une seule coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevêtrées ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes les avenues sont encombrées de vieux chablis, branches vermoulues, tombées au vent d'hiver. On n'y marche plus guère que dans la poussière de bois mort.
—Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-là? fit joyeusement M. Grandperrin.
—Dame, reprit maître Gerbier devenu sérieux, quelqu'un y attachant une simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d'en face, M. le comte de Rhuys....
—Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma réponse pour une parole de Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n'ai pas encore vu la propriété. J'ai acheté sans voir, pas tout à fait en aveugle pourtant. D'une part, Mlle d'Évran m'avait dit que le pays pittoresque et accidenté lui plaisait; d'autre part, mon homme d'affaires, venu cinq ou six fois dans la contrée, avait préalablement flairé le terrain; je savais, à n'en pouvoir douter, que tous les immeubles étaient d'un très bon rapport; j'étais donc sûr de ne pas m'enliser dans une mauvaise entreprise. Mais, pour en revenir à votre désir personnel, demain, dans l'après-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade aux ruines. Je prendrai l'avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle d'Évran, et si rien ne s'y oppose....
—Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais déjà ces ruines, je ne vois aucune objection à leur vente partielle, et je pense également que ma mère....
Mme d'Évran l'approuva d'un signe de tête, le comte Albert la remercia d'un éloquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues. L'espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le même homme, sa brusque sauvagerie s'humanisa, et il semblait presque heureux quand on se leva de table pour prendre le café dans la chambre voisine, où l'on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu avec leur tapis vert, et des albums de photographies à tranches d'or sur une grande console en bois des Iles.