—Je suis tout aussi bon écuyer que ce garçon-là, maugréa-t-il, et je n'entends pas que mon Noir s'endorme à l'écurie.

Le soir même, il dit à Mlle Berthe:

—Ma tante, vous plaît-il d'être présentée à la famille d'Évran?

—Très volontiers, répondit-elle.


VIII

Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur mutuelle sympathie se resserra d'un jour à l'autre. Mlle Berthe vint souvent aux soirées de Mme Gerbier où se trouvait Mme Grandperrin, et fut parfois de leurs promenades en voiture et à pied, tantôt marchant au bras d'Albert, tantôt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s'appuyant à celui de Mlle Alise, qui lui témoigna beaucoup d'égards et de déférence. Elle lui en sut gré, et trouva son timbre de voix très doux, presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir démêler quelque chose dans les inflexions variées de sa voix caressante, deviner ce qu'elle pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n'étaient pas faciles à pénétrer. «Si je pouvais au moins voir ses yeux», pensait la pauvre vieille; mais en cela l'aveugle se trompait. Elle aurait pu les voir sans être mieux éclairée: car ces yeux-là ne disaient que ce qu'ils voulaient dire.

Pourtant, dès les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle d'Évran l'avait à peu près jugé: «Voilà sans doute le gentilhomme vraiment digne de me donner son nom.» Et elle s'était accordé un mois pour réfléchir, pour en faire une étude sérieuse approfondie. La moindre faute de goût, la plus légère infraction aux règles de l'étiquette, une fausse note du coeur suffisaient pour le perdre à jamais dans son esprit. Elle attendait avec une anxiété curieuse, qui n'était pas sans charmes, pour se prononcer en dernier ressort à son égard. Quant à lui, elle avait compris, dès le premier soir, qu'il était bien à elle, subjugué, parfaitement conquis; cela ne faisait pas de doute. Mais elle-même se trouva bientôt prise à ce terrible jeu, comme une baigneuse en rivière, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s'en apercevoir.

Et par une étrange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait dans cet amour discret d'un gentilhomme retiré du monde, quelque chose de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine plante de serre, au parfum subtil, exquis et pénétrant comme une fleur de gardénia qui l'enivrait. Ils ne s'attendaient pas l'un et l'autre à cette mutuelle surprise.... Ils se trouvaient ainsi dans la joie profonde d'une rencontre inespérée, après s'être longtemps rêvés avant de se connaître.