Lui était comme effrayé de son amour, et s'était bien promis de ne jamais en rien révéler, de l'enfouir silencieusement dans la profonde intimité de son coeur, à la fois trop humble et trop fier pour en faire l'aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu'elle pût songer un instant qu'il lui ferait l'injure de mendier sa dot, dot considérable au dire de maître Gerbier, qui évaluait à cinq cent mille francs au moins les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moitié, appartiendrait plus tard à Mlle d'Évran.

Sans être précisément jaloux d'Alexandre, type vulgaire, causeur nul, dont le front très étroit se dérobait sous un épais gazon de cheveux ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de famille était beaucoup trop souvent près de Mlle Alise. Aussi ne voulait-il perdre aucune occasion de suivre à cheval les promenades en voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.

Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec une étoile blanche au front, qui se nommait Érèbe; à peine sorti de ses landes bretonnes, d'un naturel un peu sauvage, chevelu comme les bons coureurs de l'Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte, d'allègre et de fier, avec sa narine ouverte et son oeil de feu. Il faisait vaguement rêver des fabuleux hippogriffes chantés par nos vieux conteurs du moyen âge. Secouant sa longue crinière et sa large queue en éventail, avec un hennissement de joie, il s'enlevait comme un oiseau sous la main nerveuse de son maître, qui le maniait avec autant d'adresse que de vigueur, l'arrêtant court au galop, et rivé en selle comme si l'homme et la bête ne faisaient qu'un; tandis qu'Alexandre, perché dans sa rondeur sur un très haut cheval anglais, dit de grande race, et long jointé, manquait absolument de grâce naturelle; il était solide, mais gourmé. Dans sa manière on retrouvait la haute école, la roideur automatique, la rhétorique de manège, et ceux qui le voyaient passer ne se gênaient pas pour se dire: «En voilà un qui a dû payer cher son professeur.» Il n'y avait aucune comparaison possible entre les deux cavaliers, et Mlle d'Évran n'était pas la dernière à s'en apercevoir.


IX

Dans l'intervalle des promenades au parc ou en forêt, il y eut quelques parties de pêche, et Albert ne fut pas fâché d'un incident dont Alexandre se trouva le héros. Devant le pont même de son moulin, le père Joussaulme avait ramassé d'un seul coup d'épervier une très belle friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet sur l'épaule, comme le père Joussaulme, prit entre ses dents une des balles de plomb qui bordent l'épervier, pour lui donner du poids dans son jet, puis il lança brusquement son engin avec la vigueur d'un rétiaire antique. Par malheur, il avait oublié de rouvrir la bouche, et emporté par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit l'équilibre et fit un merveilleux plongeon, éclaboussant du coup toute la bande affolée des canards, tandis que Mlle d'Évran riait aux éclats. Il n'y avait que trois pieds d'eau dans la rivière, ce qui enlevait toute couleur dramatique à l'épisode.

Le même soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion au marais, par un temps superbe, Mlle d'Évran s'était approchée d'une petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui portait sur le front sa chaînette en fil d'acier tordu, coquettement tressée. Elle mangeait tranquillement une poignée d'herbes dans sa main et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les bêtes savent regarder les gens qui les aiment), quand Albert aperçut un taureau venant droit sur la belle promeneuse, l'oeil irrité par le foulard cerise qu'elle avait au cou:

—Prenez garde mademoiselle, et permettez....

Et sans attendre sa réponse, il enleva le foulard d'un geste et déploya ses couleurs vives aux yeux de la bête furieuse qui se rua sur lui. Il fit volte-face comme un toréador, et quand la bête revint une seconde fois, par une manoeuvre habile il contourna le tronc d'un saule creux qui se trouvait à sa portée, mais en agitant toujours le foulard, tandis que le taureau, lancé droit à plein corps, s'envasait jusqu'aux fanons dans un large fossé plein d'eau limoneuse. Rafraîchi sans doute par ce bain inattendu, le taureau disparut sur la rive opposée, tout cuirassé de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.