Albert s'inclina et rendit le foulard à Mlle d'Évran, qui lui serra vivement la main. Elle était devenue toute pâle. Etait-ce du danger couru par elle? était-ce par crainte pour lui-même? Il n'eut pas la vanité d'y songer.
Mlle d'Évran fut absente deux jours pour une excursion au mont Saint-Michel qu'elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces deux jours furent éternels. Il comprit pour la première fois toute la profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu'elle fût à quelques lieues seulement, et dût promptement revenir, il eut au coeur une impression de froide solitude comme si elle s'en était allée loin, très loin, de l'autre côté de la grande mer, et qu'il ne dût jamais la revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures à l'église du bourg. La seconde journée, errant comme une âme en peine, il vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise, mais espérant du moins retrouver là quelque chose d'elle, et avoir la consolation d'en parler.
Avec Germaine il eut de longs entretiens; il finit par lui dire:
—Germaine, pourquoi Mlle d'Évran ne s'est-elle pas encore mariée?
—Et vous? répondit Germaine.
—Moi? c'est différent.
—C'est toujours différent, reprit Germaine, très sérieuse sur un ton plaisant. Vous pensez bien qu'elle a dû avoir ses raisons, comme vous les vôtres. Elle n'a pas encore trouvé sans doute celui qu'elle a rêvé, et cependant, avec un peu de mémoire, la liste serait longue des prétendants éconduits.
—Ah! reprit Albert curieux.
—Oui, des officiers supérieurs de marine et de l'armée de terre, continua Germaine; des magistrats, présidents et procureurs; des avocats en renom, des commerçants et des industriels; maîtres de forges, raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on, sont assez vastes pour qu'on s'y promène en voiture; nous avons eu jusqu'à un proviseur d'une grande ville du pays chartrain, qui s'est permis d'espérer.... Pour celui-là, je vous assure qu'il n'a pas fait longue antichambre sur le palier des soupirants.
Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose à redire. Nous avons trouvé les officiers de terre trop peu instruits ou trop contents d'eux-mêmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts sur cravate et trop gourmés, roides comme les militaires sans avoir la distinction des nobles; les avocats trop vaniteux et trop parleurs; trop prosaïques, les commerçants et les industriels; en somme, tous ces gens-là beaucoup trop intéressés et trop désireux de la grosse dot de la belle fille aux yeux d'or plutôt que vraiment amoureux de Mlle d'Évran. Grâce à Dieu et à son esprit, elle a su se garer de la marée montante, pour se donner le temps de réfléchir et de choisir à son gré; il est probable qu'elle voudra simplement de quelqu'un qui la prendra pour elle-même, et qui, sans être précisément un Narcisse de beauté, sera capable d'apprécier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fierté du caractère et la richesse du coeur; ce qui n'est pas si facile à trouver qu'on pourrait le croire, aujourd'hui surtout.