Tandis qu'eux, abrités, tiraient à coup sûr du trou des caves, des fenêtres des maisons, des rues barricadées, des murs crénelés d'un parc, nos marins, tête haute et la poitrine en avant, sans détacher leur fusil de l'épaule, attaquaient au pas de course, hache à la main, comme à l'abordage, sous Jean-Bart et Duguay-Trouin.
Ce fut là, dans une lutte inégale et terrible, que tombèrent trois cents des nôtres, humbles et stoïques serviteurs d'une grande cause. La plupart d'entre eux savaient qu'ils n'en reviendraient pas, mais s'étaient dit que leur exemple était bon, et c'est avec une âpre joie qu'ils s'en allaient dans la mort.
Que de jeunes et vaillants coeurs cessèrent de battre ce jour-là! Que de beaux et francs regards éteints pour jamais! Quelles mains robustes et loyales brusquement refroidies, crispées dans une dernière étreinte sur la grande hache de combat!
De toute cette ardente et sérieuse jeunesse, emportée d'un souffle épique, comme si Jeanne d'Arc et Marceau revivaient en elle, restèrent quelques flaques de sang noir éparses dans la neige.
Quand Georges Paulet tomba, d'un coup de feu en pleine poitrine, son matelot s'agenouilla pour arracher l'uniforme et de la main chercha son coeur, qui ne répondait plus. Il voulut emporter son maître, mais presque aussitôt, frappé lui-même, il s'affaissa sur le corps de son lieutenant.
Il ne reprit connaissance que deux nuits après, sur un froid grabat d'hôpital, la tête enveloppée de linges saignants, à la lueur d'une pâle veilleuse qui tremblait sous les voûtes.
—Mon commandant? où est mon commandant? furent ses premières paroles.
—Derrière l'église, où sont couchés les braves, répondit un camarade, du lit voisin.... Il était encore temps pour toi ... et pour moi.... Les brancardiers nous ont ramassés.... Mais ceux qui dorment sont plus heureux que nous.
La paix signée, après un séjour de trois longs mois à l'hôpital, Baptiste revint seul au Moulin des Prés, avec une large balafre à la tempe gauche et un crêpe au bras.
A Saint-Christophe, tout le monde prit le deuil. Bien que le souvenir de l'héroïque défunt fût encore tout récent dans les coeurs, personne n'osait en parler, dans la crainte de faire déborder le torrent des larmes. Tous y pensaient, les yeux se comprenaient, mais les bouches restaient muettes.