—Baptiste, avait dit Guillaume Desmarennes au matelot, si rien ne t'appelle ailleurs, reste avec nous, mon garçon. Ici le travail n'est pas trop rude. Regarde-toi comme faisant partie de la maison. Ta vie est assurée, et chacun aura pour toi les égards qui sont dus à un digne serviteur respectant comme nous la mémoire de celui que nous pleurons.

Baptiste avait accepté. Il eut son installation à part, dans une cabane rustique, mais bien aménagée, où il remisa les filets, les verveux et les nasses, les perches et les avirons des barques et des bateaux, et tous les engins et instruments de pêche.

C'était au fond du grand parc, non loin du cher pavillon où, quelques mois avant, s'abritaient, comme dans un nid d'amour, les pauvres bienheureux au bonheur si rapide, sanctuaire à jamais voilé depuis à tous les yeux profanes, où portes et fenêtres restaient hermétiquement closes.

Après son travail de la journée, Baptiste, à l'heure du souper, racontait parfois les divers épisodes de l'année terrible, et les misères du siège, aux paysans de Saintonge revenant de leurs vignes ou de leurs champs de blé; gens paisibles qui, dans nos temps modernes, sont restés si loin du bruit des guerres. A chacun son tour: ils en ont eu leur bonne part autrefois.

A l'époque de saint Louis, de Charles IX et de Louis XIII, ils ont assez largement payé leur tribut. La bataille de Taillebourg, le siège de la Rochelle, la prise de Saint-Jean-d'Angély, ont laissé chez les arrière-petits-fils comme de vagues réminiscences lointaines des luttes religieuses où ligueurs et parpaillots se portaient de si rudes coups, au temps des grandes amours et des vigoureuses haines.

Mais voilà des siècles que les vignerons de Saintonge sont bien tranquilles chez eux. Aussi les narrations de Baptiste, rapides et colorées comme les récits des marins primitifs, leur semblaient-elles des chroniques toutes neuves, attrayantes comme les fabuleuses légendes d'un autre âge.

Peu à peu on se reprit à vivre à Saint-Christophe. Le train régulier des affaires, la bruyante activité du moulin, les arrivages de blé, la vente des farines, le bruit des longues charrettes allant et revenant de jour et de nuit, et la récolte des foins, et la moisson, et la vendange, occupèrent plus ou moins tout le monde.

Me Guérineau, l'avocat; Verdier, le notaire; le docteur Laborde revinrent d'abord à de rares intervalles, puis régulièrement, comme autrefois, déjeuner ou dîner à la maison.

Me Guérineau était certainement un de ceux qui avaient le plus douloureusement ressenti la perte de Georges Paulet, son ami d'enfance et son plus cher camarade, mais lui-même évita plus d'une fois de prononcer son nom, d'abord à cause du grand deuil trop récent de Thérèse, par crainte de toucher à des plaies encore vives; puis, par habitude, soit qu'on y songeât moins, soit que, dans le tumulte et le mouvement des affaires courantes, l'oubli, comme une mousse sur les arbres, eût envahi par degrés une bonne partie des pensées quotidiennes. De sorte qu'au bout de quelques mois on finit par ne plus en parler, bien que sa mémoire restât profondément gardée dans le silence des coeurs.

Quelques jours avant la funèbre nouvelle, Thérèse avait fait une grave confidence à Mme Desmarennes: elle avait senti vaguement quelque chose d'inconnu tressaillir en elle. Prise du fol espoir d'être mère, de voir revivre dans un fier garçon bien à elle l'image du cher absent tant pleuré, elle s'était quelque temps rattachée à ce dernier lambeau d'espérance; mais, trop vite déçue dans son rêve, la jeune et sombre veuve était retombée, de tout le poids de son coeur, dans sa résignation muette, vouée simplement désormais au culte religieux des stériles souvenirs.