La seconde année de son deuil, vers la fin du printemps, Mme Desmarennes avait dit à sa fille:

—Thérèse, je vois bien que notre santé s'altère.... Rester ainsi, toujours au même endroit, ce n'est pas vivre, mais végéter. Il serait bon de changer d'air. La saison sera belle et chaude. Que dirais-tu de Royan-les-Bains? Si nous allions y passer deux mois? Pour ma part, j'y retournerai volontiers si le voyage t'agrée. Qu'en penses-tu, ma fille?

—Mon père viendrait-il?

—Nous accompagner, si tu le désires. Cela te distraira sans doute un peu, et, dans tous les cas, vaudra mieux pour nous que de piétiner constamment sur place, avec toute une légion de pensées noires qui nous obsèdent jour et nuit. Si tu m'en crois, nous partirons en juillet.

—Comme vous voudrez, répondit Thérèse, avec son pâle sourire de résignée à qui tout semble indifférent.

La belle saison venue, Mme Desmarennes et sa fille louèrent à Royan le chalet des Pins, où Desmarennes resta deux jours avec elles, et vécurent là, non précisément comme deux recluses, mais très modestement et comme dans un monde à part, sans se mêler à la foule tumultueuse et bariolée grouillant aux bains de Pontaillac ou au théâtre du Casino; se bornant, pour toute société, aux deux familles qui étaient venues les rejoindre, celle du docteur et celle du notaire. Me Guérineau lui-même apparaissait quelquefois, entre deux plaidoyers, au bord de la mer, pour y retremper son éloquence, assurait-il avec la verve enjouée et par instants gouailleuse qui était le vrai fond de son caractère.

Thérèse avait officiellement fini son deuil, et obéissant à l'étiquette mondaine, avait quitté ses robes noires, pour ne pas attirer trop longtemps l'attention des indifférents sur ses afflictions personnelles, gardant pour elle seule le secret de sa douleur intime et profonde; mais, comme d'instinct, elle avait renoncé aux couleurs claires et aux nuances gaies d'autrefois. Ses toilettes habituelles étaient toujours plus ou moins sévères, en harmonie avec le ton sérieux de ses pensées.

Bien qu'elle descendît rarement sur les plages, elle devint bientôt, malgré elle, le point de mire des lorgnettes et des longues-vues (rien n'échappe à l'oeil désoeuvré des curieux qui s'ennuient); et peu à peu les espérances des prétendants commencèrent à renaître. Une jeune veuve, très belle encore, sans enfants, fille unique dont la fortune était par avance cotée à son chiffre, intéressait au plus haut point tous les élégants à bourse mince qui ouvrent si facilement leur bouche de fretin vulgaire à l'hameçon d'argent.

Quand elle sortait avec sa mère pour une promenade à pied tout simplement, du côté de Saint-Georges ou de Saint-Palais-sur-Mer, tous les regards étaient braqués sur elle. On se montrait de loin cette jeune femme aux sourcils froncés, aux lèvres serrées et ne souriant jamais. On se demandait, avec une curiosité désobligeante, si parmi les beaux élégants de la contrée personne ne pourrait tôt ou tard réveiller un éclair dans ces grands yeux si obstinément voilés; si ce coeur en deuil de son premier amour resterait à jamais fermé; et, en attendant la solution du problème, on avait baptisé la jeune femme d'un surnom. On disait la Carmélite en parlant d'elle.

Thérèse et Mme Desmarennes avaient fait une excursion à la Pointe-de-Grave; elles étaient descendues à Soulac, dans la vieille église souterraine si profondément enfouie dans les sables. Une autre fois, par un jour de calme exceptionnel, elles avaient pu aborder à Cordouan, au phare planté sur un écueil à quatre lieues des côtes, et qui, de loin, par les temps clairs, se dresse en champ d'azur comme une haute aiguille blanche.