De nombreux spectateurs, déjà groupés sur la falaise, regardaient, comme à un décor de théâtre, jaillir par le trou béant les formidables flocons d'écume.
Elle aussi voulut voir de près, mais sans descendre de cheval, le curieux phénomène, et poussa Mistral en avant. Mal lui en prit: Mistral regimba, d'abord effrayé du bruit; puis, hennissant et flairant la mer, il s'arrêta court, humilié d'abord d'engager son fin sabot d'arabe sur des roches de granit, coupantes comme des lames de rasoir, et qui eussent effarouché des pieds de mule. L'écuyère s'entêta, la bête s'obstina. Un coup de cravache bien cinglé répondit à son hésitation. Et Mistral, bondissant sous l'outrage, se leva tout droit et, baissant l'oreille, partit comme une flèche vers l'abîme où ils allaient infailliblement rouler et disparaître tous deux.
Mais du groupe des curieux quelqu'un s'élança, se jetant à la tête du cheval, et d'une main de fer lui comprima les naseaux.
Mistral s'abattit presque au bord de la falaise; Thérèse, dégagée de l'étrier, se releva sans aucun mal apparent.... Mistral se remit sur pied en boitant, mais il n'en fut pas de même du courageux sauveteur, gisant inanimé sur les roches, tout pâle, avec un flot de sang qui lui jaillissait des lèvres.
Le danger disparu, la foule s'approcha pour voir et fit cercle autour de l'homme tombé.... C'était un jeune garçon imberbe, d'une vingtaine d'années au plus. Sa fine chemise de batiste, déchirée par endroits, laissait voir une poitrine toute blanche, labourée de sillons rouges, et les tempes saignaient sous les cheveux blonds agglutinés. Ses yeux fermés devaient-ils se rouvrir? Le coeur, interrogé, répondait encore par de faibles battements. On lui jeta de l'eau de mer au visage, mais en vain. Rien ne put le faire revenir de son évanouissement.
Deux douaniers, accourus en hâte, le couchèrent sur un brancard, pour le transporter, avec des précautions infinies, jusqu'à la petite auberge dominant la hauteur. Un lit de sangle y fut provisoirement disposé.
Quel était ce pauvre garçon? Personne ne le connaissait parmi les gens du pays. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'arrivé seul depuis trois jours par le vapeur de Bordeaux, il avait loué pour la saison un chalet à Saint-Palais-sur-Mer. Comme signalement, pantalon gris, cravate de foulard et jaquette bleue ... le vent de la côte avait emporté son béret. Sur lui ni montre ni portefeuille, pas même une simple carte de nature à éclairer sur son identité.
Le docteur Laborde, mandé d'urgence, n'arriva que deux heures après l'accident. Thérèse, inquiète et surprise, encore pâle de sa chute et toute émue du danger que le jeune inconnu avait couru pour elle, était restée à son chevet.
Dans l'attente, et durant deux mortelles heures, elle put contempler à son aise et envelopper de tous ses regards ce jeune et courageux garçon, immobile et les yeux fermés, et qui semblait endormi de son dernier sommeil.
Plus elle le contemplait et plus elle croyait retrouver en lui une vague ressemblance avec quelqu'un ... vu autrefois, mais à une époque très lointaine qu'elle ne pouvait préciser.... A qui ressemblait-il? Était-ce une hallucination de son pauvre cerveau troublé? Il y avait là quelque chose d'étrange, de mystérieux et de voilé comme l'implacable destin antique. Elle n'osait s'arrêter sur une telle pensée et frémissait de se répondre à elle-même.