On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations, ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs les volés, de bourreaux les victimes.

Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes—je parle de la majorité—dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai, j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.

Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens, de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à ces massacres, à ces violences.

De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre, d'incendie.

Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage. Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et l'ordre—je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à Paris—l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été l'objet de persécutions personnelles regrettables—je ne prétends pas tout excuser, je dis la vérité et je compare.—Certaines gens vous parleront des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.

Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations ont eu lieu.—Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre. Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale. Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout faire, un employé d'antichambre et un portier.

Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir des gens de l'ordre? Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis. J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux, argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués aux soldats, prime de meurtre.

Les meurtres, il n'y en a pas eu sous la Commune, sauf l'exécution aux avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93, que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée, grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps et de leur parti—car la démocratie actuelle est humaine. La loi des ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.

Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits, pendant lesquels les gens de l'ordre avaient fusillé, par centaines, les prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier St-Victor, du côté de la Villette….

Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points certains doivent être établis: