Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience et d'une crédulité trop grande, vis-à-vis de ses gouvernants?

C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un service public, appuyé avec ensemble par tout le chœur des calomnies officieuses. Paris était à feu et à sang… en province. On y jetait les enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les murs.—L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela… parce qu'on le disait. J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris qu'en tremblant.

Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer, ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son jugement?

Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple; et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il est concluant:

Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que j'aie jamais cessé d'être libre… dans une cachette prudente, un journal, dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de mon nom, et où il me fait demander à la Commune… des fusillades.—On m'a fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme, et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs.

Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de nos amis. Trois jours après, Paris-Journal publie que ce même personnage vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des mots effrontés, prononcés, dit-il, par ce communeux.

Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance, ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système, appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même, ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles préparés?…

De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune concession ne fut faite du côté de Versailles. Le non possumus de M. Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander: Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates et l'écrasement de Paris.

Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur, tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a rougi—ce n'est pas une figure—les eaux de la Seine; et pendant huit jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris des empires, on en a fait un immense abattoir humain!

J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire accepte sous le nom de parti de l'ordre, et qui derrière cette raison sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars.