La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des mœurs de l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne favorise-t-elle pas l'abêtissement?
A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4 septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de plusieurs gros livres, de la Religion naturelle, entr'autres, cet homme a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris, pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.—Qui n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce point rien n'est à attendre, rien à espérer.
Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux.
Cessons donc enfin—ce ne sera pas trop tôt—de nous laisser abuser par cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure, et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice? Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.—C'est ce qu'ils font tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des masses.
Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes; mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'œuvre. Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie, et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs.
En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques, plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a été commis!… et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la défense.
C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats, que ce bon M. Thiers trouve dans son cœur un élan d'indignation, au sujet d'un officier fusillé, dit-il, par ces scélérats, SANS RESPECT POUR LES LOIS DE LA GUERRE.
Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.—Mais où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine, dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd, mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se plaint du relâchement des mœurs, de l'affaissement des caractères! Quand, à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique!
Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue. L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre, hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort; d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences, et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme, ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables spectacles?
Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce nouveau Juin beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a rendue…..