Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants, croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils le savent très bien, spéculent là-dessus, et tombent de Louis XIV en Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont: le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à propos.—Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens s'usent, et il faut aller de plus en plus fort… Quel avenir!… si ce n'est la fin?
Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont difficiles à convaincre.
La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de 1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins, l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et travailler immédiatement à en rebâtir un autre.
Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez—non plus seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la monarchie—mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus qu'elle ne peut exister sans la liberté.
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Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble: Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre, Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte populaire.
Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord, à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.—Parce que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions.
C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils feront toujours ainsi.
Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur faiblesse.
Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité.