Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont un seul et même Dieu en deux personnes.

Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que dit-elle?—«Libres et égaux.»

Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes et vous trouvez l'autre au fond.

—Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur ou mon maître. Je ne suis pas libre.

—Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et mon roi.

Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre—et n'est-elle pas juste et vraie?—nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société humaine réalisera ce but légitime, normal.

Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir—car on ne fait rien sans une espérance, si faible soit-elle,—dût-elle paraître à beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre, le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés, ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère.

Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante, en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle en haut et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir lieu—mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties.

Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut mesurer la haine amassée à cette heure dans le cœur des veuves, des pères, des filles, des frères, des orphelins?—Ah! c'est en tuant qu'on répond à nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.—A la fin, la défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent tuer?

Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y a des nuits du 4 août.