Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes, c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre autant que le peuple du régime actuel du capital.

Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune, frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère, la chose n'est pas douteuse.

Pourquoi?—Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher. Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit de naissance, juge de tous les genres de mérite—ou par droit de conquête; mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des Attila.—C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à-dire de la faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle. Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier, parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la platitude des faits.

L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire—toujours la même sous différents noms—de cet homme de génie, qui après maintes épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité, qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement, pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme.

Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne, une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur.

Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions, non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en plus pénètre les masses—instinct dont il faudrait se hâter de faire une morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être.

Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie.

Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être, dépend plus que le manœuvre du bon plaisir et de la faveur des capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune, elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le flot la fuit, espère toujours,—ou ne se désaltère qu'au prix de ces complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le malheur de ce temps.

Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale, insurmontable.—C'est la superstition du fait.—Il n'y a rien de fatal contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit humain, avec le désir de l'égalité.

Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé, comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut être pour s'entendre avec les déshérités.