Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps, longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers qui mènent aux terres inconnues.

Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités, qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit nécessairement attirer à elle, non pas seulement,—et malheureusement pas assez,—le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées, légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela… dans l'Évangile. Au club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts, ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre, crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui, au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice, n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de Salut public, son contraire.—Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants, de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois, protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa direction.

Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres, —ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,—qu'importent les personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement, et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits, mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui lâchent le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur considération—dans ce monde comme il faut, où ce qu'on appelle les convenances prime la foi et le véritable honneur. Il prétend encore—c'est toujours le peuple qui parle,—que le cœur manque à la plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas avec lui.—Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne sont plus possibles.

D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter l'opinion pour aller plus vite.—Je crois au contraire que c'est une des raisons pour lesquelles nous allons si lentement.—Ils oublient que la vie d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il peut, et d'explorer l'absolu—le devoir, vis-à-vis des autres, de se faire comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant—et il n'est pas le seul—mais seulement il le montre davantage.

Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun, réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage, de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif; l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale.

Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort, toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail au jour le jour de la bête de somme,—l'humanité sera frustrée de ses droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre, étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant l'humanité.

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Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public, le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer.

J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par un des membres du Comité, avec garantie d'une pleine et entière liberté de discussion, et non pas moi seulement, mais mes amis de l'Internationale et de la Commune. De cette invitation adressée à des proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de la mettre en lumière.

Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences morales, sociales et politiques.