UN VIEIL ALSACIEN.

Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine. C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon. Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable : voilà sans doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit.

Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans L'Évangile des Quenouilles, imprimé à Bruges en 1475, on lit : “Quand une cigogne fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.

Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter ses gestes avec une émotion compréhensible : si l'oiseau fait quelques pas à leur rencontre, c'est signe de mariage.

Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère comme incarnant certaines survivances des trépassés : à elles revient naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la petite sœur, la réponse est toute prête : c'est la cigogne qui, l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes où l'on échange des bons vœux et des cadeaux.

J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs. Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce sont des exceptions. On lisait récemment dans Le Journal officiel de la Société des Chasseurs de France :

“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement qu'autrefois.

“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.”

Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement : l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs bavardages — clap, clap, clap — imitent à s'y méprendre (du moins on l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace.

Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner le vieux refrain traditionnel :