Octogénaire, il disait quelquefois : “Je ne suis plus bon à rien… L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme.
“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages environnants.”
Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez le passé renaître et vivrez de douces minutes.
CHAPITRE IV
LES CIGOGNES
Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées.
Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des cigognes. Dans son Histoire de la Nature, il écrit : “De quel lieu viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues. Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la nuit.”
La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie, de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau de fer muni de l'inscription suivante : hæc ciconia ex Polonia (cette cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier d'or où l'on lut : India cum donis remittit ciconiam Polonis (l'Inde renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.
C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline, discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne, leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables. Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats. A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme ; il gagna un arbre desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais, comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.
De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte. En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux parents : exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie, aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale.