Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande terre, la vie n'est pas toujours gaie ; moins qu'ailleurs parfois sur le vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam jeune s'adresse au vieillard :
— Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants.
M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables autour de l'arbre sacré… Il était homme déjà quand, une année, pour la première fois, Christkindel ne fut pas célébré ; il y avait eu cette année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies et de deuils… Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie. Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt. Pourtant il est content d'avoir vu ce jour.
Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie.
— Grand-papa, je suis si heureux!
M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.
— Alors tu es content de Christkindel?
Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard effleure un guéridon qui est vide.
— Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté?
Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est tout heureux quand grand-père lui répond :