— Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël : une bonne lettre d'oncle Jean.
— Une lettre d'oncle Jean!
— Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!
Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit ses besicles et commence sa lecture.
C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de sang qui fait battre les cœurs… Au milieu du recueillement de tous, M. Lœdikam achève sa lecture : les nouvelles sont bonnes ; oncle Jean se porte bien ; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël…
Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et, tout rouge de son effort, interroge :
— Grand-papa… grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à l'oncle Jean.
Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge :
— Le voici.
Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont penchés sur le visage rose du garçonnet…