GÉNÉRAL KLÉBER.
Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!” D'abord les enfants se récrient… Tout aussitôt ils s'aperçoivent qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le souper de Noël ; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons ; il y a le magnifique pâté de foie gras ; au dessert une profusion de sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la santé d'oncle Jean et de tous les absents.
Après le repas l'excitation redouble. Sans doute le champagne y est pour quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser. Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu anxieuse, elle se penche vers son beau-père : est-ce que tout ce vacarme ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne laissera pas perdre une miette.
Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les petits poings frottent les yeux appesantis.
Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son Christkindel.
Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce que quelque chose la tourmente?
Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui dissimuler. Eh bien! — oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule — tout à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée, buvaient ses paroles… Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?
M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de Noël… Hein?
Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis, ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon.