Une région montagneuse, moins grandiose que les Alpes ou les Pyrénées mais d'un charme pittoresque et personnel, — des vallées sinueuses et boisées qui en descendent — une plaine fertile et richement cultivée, jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle est l'Alsace.
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Que le chemin de fer vous conduise en Alsace par la trouée de Belfort et celle de Saverne, tout de suite ses paysages vous conquièrent. Mais j'aimerais mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque station du versant français, vous la découvriez vous-même peu à peu au cours d'une promenade à pied dans les Vosges.
Au départ, des brumes flottent encore entre les fûts rigides des sapins. Une humidité frissonnante enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la nuit emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se disjoint. Des fuseaux de lumière argentée pénètrent, où tressaillent toutes les couleurs du prisme. Le brouillard s'effiloche, se déchire en longs voiles de gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins de ciel bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A peine des flocons de nuage sommeillent encore dans quelques fonds vaporeux. Et le panorama se déroule, se diversifie.
Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs, de fermes, de bouquets d'arbres ; les pentes sylvestres couvertes d'aiguilles de pin, de gazon maigre, de myrtilles et de bruyères ; les sentes creuses qui serpentent à l'aveuglette sous la futaie des hêtres ; un petit lac bleu avec une maison forestière assoupie ; un vallon avec une rivière parmi les cadavres des arbres ; une cascatelle fuyante ; une chapelle, une tombe ; une carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne ; un amas de pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres, évoquant des jeux de Titans ; des taillis maigres où perce un soleil qui pique ; et puis la montée nue que le vent rafraîchit ; le “chaume” gazonné, — le sommet, — d'où maintenant le regard embrasse l'infini : la houle irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures diverses ; la vallée lorraine ; la plaine d'Alsace, tout en bas, avec ses petits villages laborieux groupés compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue dans la brume, c'est la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura. Quelque chose scintille : peut-être les Alpes. Simples, exquises, les sensations intimes alternent, s'harmonisent. Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les digitales hautaines se dressent. Mélancolique, le coucou chante. La résine et le foin coupé embaument. Écoutez : c'est le long murmure de la brise à travers les feuillages, le bruissement, doux comme une bénédiction, d'une averse légère qui les caresse. Puis de nouveau voici le soleil.
Étonnamment variées et découpées, les Vosges offrent au promeneur des sites et des vues sans cesse renouvelés. Les ruines dont elles sont jonchées, les légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent une âme.
“Comme un lis blanc dressé parmi les œillets rouges et les pensées violettes, la noble et douce figure de Sainte Odile domine le champ fleuri et bigarré des légendes d'Alsace” (Schuré).
Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de Ste. Odile, “petite couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies” (Barrès), domine la plaine où, par le temps clair, on distingue plus de cent villages. C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier. C'est là que vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer chaque dimanche en pélerinage. Demeurez jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le grouillement des touristes et le mugissement des autos sur les routes vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra pour vous “la montagne de la foi et du silence, le plus noble de ces grands sommets religieux qui veillent sur l'Alsace” (Paul Acker).
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Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui se font chemin entre deux contre-forts, vous dégringolez le long des murailles sévères des hêtres et des sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies soudain, les cimes lointaines étincellent. Une échappée laisse entrevoir la plaine souriante. Tout se resserre. Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique, voici le village alsacien.