“Il nous montre d'un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint André, ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses escaliers de bois sculpté noircis par les années, sa fontaine où s'épanche dans les auges de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins, dômes de feuilles de vigne que l'automne éclaircit, ses glycines et ses roses grimpantes, qui montent jusqu'au toit.
“Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est inscrite en plis volontaires enveloppent d'un long regard curieux celui qui passe. Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les mains derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes échangent quelques paroles joviales avec l'accent doux et traînant d'Alsace, l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron. Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d'un air grave” (Georges Ducrocq).
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Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le Rhin invisible et la dentelle bleue des Vosges, c'est l'Alsace laborieuse et luxuriante. A perte de vue s'étendent les prés récemment fauchés couverts de meules, parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles ensoleillés, les houblonnières en pleine croissance, les rectangles multicolores des cultures maraîchères, les champs de blé et de seigle éclatants de bleuets et de coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes s'amoncellent et de nouveau toute nue apparaît la terre rouge. Les vergers escortent la route. Des corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées d'usines, des lignes de peupliers. Il y a de gentils et gais petits cimetières carrés, verts, noirs et blancs, où les morts assoupis continuent d'être tout près des vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des toits énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont point isolées. Il est bon d'être réunis pour peiner et se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles groupées en villages. Elles surveillent de loin, l'œil indulgent, le rythme des travaux agrestes.
Par les fenêtres vous entrevoyez “les vieux intérieurs de l'Alsace avec leurs chaises sculptées et leurs tonneaux solides.” Des troupeaux d'oies se pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues égales, de longues carrioles étroites sont attelées de vaches bien nourries, harnachées comme des poneys, ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne les oreilles.
Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux pont en dos d'âne, une chapelle gothique, une vierge naïve, un puits délabré, mille ornements de pierre ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec les siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du touriste. Chacune, l'ayant retenue, lui laisse quelque chose de plus que l'impression de la curiosité satisfaite : “Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace, me disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une poignée de main.” Je lui ai répondu : “Vous avez raison.” Et ces vers d'Erckmann-Chatrian chantaient dans ma mémoire :
Dis-moi! quel est ton pays?
Est-ce la France ou l'Allemagne? —
— C'est un pays de plaine et de montagne ;