— Regardez, madame, comme elle est rouge.

Mais il demeure bouche bée, et la stupeur la plus complète se peint sur sa figure. Car voilà que bébé n’est plus rouge du tout. Elle est jaune, jaune comme un petit Chinois. C’est prodigieux. C’est toute une nouvelle connaissance à faire. Trott était habitué maintenant à cette petite machine rouge. Et voilà qu’elle n’est plus là. Il faut recommencer. Peut-être que c’est un autre bébé. Mais non : voilà cette même petite face grimaçante, ces mêmes petites mains, maigres comme des pattes d’oiseau, et ce même « ouin-ouin » qui sort comme un cri de guerre. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? On l’a fait peindre ? Mais non, on aurait pris une plus jolie couleur : bleu, par exemple. Alors, ça s’est fait tout seul ? Est-ce qu’elle va changer comme ça tous les jours ? Peut-être que demain elle sera verte ou violette ? Trott est inquiet. La naissance de cette petite sœur est vraiment un événement très compliqué. Il se passe à chaque instant des choses qui vous déconcertent tout à fait. Trott regarde tout autour de lui avec une sorte d’angoisse, appréhendant de voir apparaître derrière les meubles une foule de diablotins de toutes les couleurs.

— Elle a faim, cette petite. Est-ce que vous ne l’oubliez pas, nounou ?

Tiens ! on va lui donner à manger. Quoi donc ? du chocolat, du poulet, ou du millet comme aux canaris ? Trott regarde avec intérêt. Nounou s’approche de bébé. Où a-t-elle sa casserole, ou son assiette, et la cuiller, la fourchette ?… Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des gestes singuliers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment, ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qui va se passer ? Oh ! là ! là ! c’est trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille…

— Tiens, où est Trott ?

Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu’on le ramène chez Mme de Tréan, il s’y promène en songeant avec stupeur à cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie toujours, qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et qui a une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une grande détresse. C’est un vaste inconnu qui s’est ouvert devant lui. Et jamais il ne s’est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son mouchoir ; il essuie soigneusement un petit coin d’allée pour ne pas salir son pantalon neuf, il s’agenouille et il prie :

— Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de couleur comme ça, et puis qu’elle soit moins laide et qu’elle ne crie pas tant ; et aussi… — non, c’est trop difficile d’expliquer au bon Dieu le cas de la nounou — et, je vous en prie, faites que je ne sois plus effrayé et qu’on m’aime très fort, et puis qu’il n’y ait plus de choses trop étonnantes. Amen.

Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu rasséréné, se rend à l’appel de Jane qui le cherche pour retourner chez Mme de Tréan.

III
UNE BOSSE

Ce n’est pas amusant du tout d’avoir une petite sœur, oh ! mais, pas du tout.