— C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
« C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme. C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière, des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps. Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe ! Voilà quelque chose qui vient. Ça vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines qui remuent ! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les yeux et les oreilles ? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention à elles. »
— Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons, bébé !
« Mais laissez-moi donc tranquille ! Il y a là dedans quelque chose qui ne va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non, pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le faut. Colique. Colique. Allons donc ! Ça n’est pas très agréable, mais enfin c’est le seul moyen… Ça y est. Ouf ! »
— Nounou ! nounou ! venez vite. Oh ! la petite sale ! Dépêchez-vous de la changer.
« Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces. Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut remplir, remplir… Ouin. »
— Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante, cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père…
« Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé ! la grosse machine à téter. Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez… Ah ! maintenant, c’est bon. C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout. C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La vie est succulente… Qu’est-ce qu’il y a ? C’est parti. Ah ! mais il en faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler, hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le reste… »
— Regardez cet appétit ! Qu’elle est méchante, cette petite ! Elle ne laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
« Ah ! enfin ! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter ! qu’il est gentil ! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter, il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter, dodo… dodo… »