Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du tout, cette petite ? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l’aime, elle doit être bien triste. Et puisqu’elle ne comprend pas, elle doit avoir peur de tant de choses, et puisqu’elle ne sait pas parler, il doit y en avoir tant qu’elle ne peut pas expliquer ! Peut-être qu’elle croit qu’on veut lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu’elle est effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu’elle ne voit partout que des espèces de géants très forts, qui tout à coup pourraient l’écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout attendri. Pauvre Lucette ! Si seulement elle arrivait à comprendre comme Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu’elle n’ait pas de peine !…

Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt. Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C’est peut-être le commencement de l’alliance espérée et offerte. C’est tout à fait gentil. Il faut cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche ; mais voilà que de l’autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite.

Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son front. Elle contemple un moment Trott d’un air indécis, et puis, lançant ses deux bras en l’air, pousse des hurlements d’écorchée. Pas de chance ! Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif, et cuvant sa déconvenue. C’est long de digérer tant d’insuccès. Mais Trott n’a pas de fiel dans l’âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner, il est rasséréné. Il n’y a qu’à avoir de la patience. Peut-être Lucette sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si petite !…

VII
L’ANGE NOIR

Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas comment se délivrer.

La petite sœur est malade.

L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait : « Comme elle est gaie ! » Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien attention parce que sans cela — il hochait la tête comme un gros pigeon, et roulait ses yeux derrière son lorgnon, — sans cela, ça pourrait être très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott, il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois. Est-ce que Lucette va peut-être mourir ?

Pauvre petite Lucette ! elle a l’air si fatiguée ! Avant, dès qu’elle avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse : il fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement. Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite, toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas : c’est trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las, et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.

Que peut-elle regarder comme cela ? Malgré lui Trott suit la direction de ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant. Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la fascine ? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée depuis si peu de temps ? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec leurs ailes étendues ? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais ? Et, devant ce pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés sans appel.

Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond. Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise ! Est-il possible que cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela ! Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet ?