Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet ? Trott se répète cette question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier. Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant ? Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin ? Peut-être qu’il n’a pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose… Mais non, il entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi ? Peut-être est-ce quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman ; ils sont trop préoccupés ; Miss est Anglaise ; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand, ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas aller chez elle…

La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front ; on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires… Il y en a de toutes petites…

M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer. Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il pourrait dire à Trott…

M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit quelques mots et descend dans l’allée.

Une voix aiguë le hèle :

— Monsieur le docteur !

Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.

— Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur ?

— Je l’espère, mon ami, je l’espère bien.

— Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma petite sœur soit malade ?