M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le regard droit de Trott.

— Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est nécessaire pour qu’ils se portent bien après.

Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est rassurant.

— Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et l’ange ne la remportera pas ?

M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite fille qu’il a perdue. Enfin, il articule :

— Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que l’ange ne nous l’enlèvera pas.

Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète et la médite en son âme. Il faut bien « entourer » la petite sœur. Ça veut dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau : alors, si l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires s’enfuient les mains chargées… Et tout à coup, comme la nuit précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait ? peut-être que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et que tout doucement l’ange noir va passer…

Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non, il ne peut rien faire, n’est-ce pas ? Il écoute de toutes ses forces. On entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir…

La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains moites. Maintenant elle est « entourée ». L’ange ne pourra pas la prendre. Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand, aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu.

VIII
UN DOMPTEUR DOMPTÉ