Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend.

— Ne le fais plus !

Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan ! le voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant ; il se dérange encore une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité :

— Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus…

Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements, précurseurs sinistres…

Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas… Mais à peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir ? Ce serait bien plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon. Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se livre à des contorsions alarmantes ; et rien de ce qu’on lui offre ne la contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée, le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon. S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur… Et pas moyen de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces… Trott se sent mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme ça ? maman pourrait bien revenir…

Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur ; elle lui égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite ! Mais non, depuis un moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose. Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut vouloir ? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à résister… Il suit le mouvement.

Ah ! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite sœur. Savez-vous ce qu’elle veut ? Elle veut fourrer le doigt de Trott dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça…

D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique, très énerg… Aïe ! aïe ! Qu’est-ce qui arrive ? Brusquement, Mlle Lucette abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en arrière en poussant des clameurs affreuses : les bras et les jambes frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où s’échappent des sons inexprimables.

— Lucette ! Lucette !