Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de créature supérieure ? Il se sent un être infime, dédaigné, proie pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment apaiser les dieux irrités ? Une idée désespérée le traverse. Il fera comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il s’offrira spontanément en victime propitiatoire… Et le voici qui, héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte…

Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion.

Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce petit bout de femme ! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de guimauve ou de nounou ! Il a des crampes dans tous les membres. Il a besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se lavant, toutes ces horreurs-là ?…

Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite :

— Eh bien ! il me semble que Lucette a été bien sage !…

Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son abjection. Il va vite aller se laver…

— Tu as très bien su la garder, mon petit Trott…

Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.

Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit.

IX
PAUVRE JIP !