Miss vient de s’en aller. Quelle chance ! C’est extraordinaire comme elle reste longtemps. On n’imagine pas ce que ça peut durer, cette heure qu’elle passe en tête à tête avec Trott. C’est plus que tout le reste de la journée. On s’y ennuie tant, oh ! tant ! Avant qu’elle arrive, Trott se sent une espèce de malaise général très caractéristique. C’est, en un peu moins terrible, comme d’aller chez le dentiste ; ou, en beaucoup plus désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu’on ne connaît pas. Au moment où elle franchit la porte, Trott a un peu mal au ventre, et, au moment où elle commence à enlever son voile, il sent un accablement énorme s’affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la première demi-heure de la leçon, tant que l’aiguille de la pendule descend, cet accablement s’étend, s’alourdit, l’emplit d’une torpeur croissante. Il a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n’arrive pas à dire des choses qu’il sait très bien ; il s’ennuie trop. Mais à peine l’aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les esprits de Trott s’allègent et s’exaltent. Et bientôt ils s’exaltent beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut plus rester en place. C’est comme si des courants électriques passaient dans ses membres, des courants qui bientôt se transforment en décharges. Malgré lui ses bras remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par la fenêtre ; ses jambes s’allongent et piétinent sous la table ; hier, dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de pied dans les tibias de Miss ; ça a sonné comme quand on tape sur du bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse, d’exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles ; sournoisement son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne regardant qu’une chose, l’aiguille qui monte, qui monte… Et quand arrive l’heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde d’une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s’enfuyant d’Égypte. A peine Miss dehors, c’est une frénésie de gambades, de cabrioles, de cris, de rires. Il faut liquider tout l’ennui amassé.
D’habitude, Trott va s’amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais aujourd’hui elle n’est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors maman lui dit :
— Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l’air.
Ça n’est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s’agit de remuer et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip ?
Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n’y a pas à dire, c’est très absorbant d’avoir une petite sœur. Allons ! Jip, Jip !… Maman dit :
— Il doit être à la cuisine.
Trott s’y précipite ; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros paquet noir pelotonné. C’est Jip.
— Jip !
Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille ; à l’autre, le petit pompon qui sert de queue s’agite un peu.
— Jip, viens donc !