— Allons, tant mieux. N’oublie pas d’en demander une au bon Dieu tous les soirs.
Et Trott l’a demandée tous les soirs. Tous les soirs… enfin, pas tout à fait. Il y a des soirs, vous savez, où l’on a tellement sommeil qu’on ne sait pas trop ce qu’on dit. Alors, peut-être que ces soirs-là… Sans doute, on fait sa prière, seulement c’est un peu en dedans. Mais, tous les soirs où il ne s’est pas endormi trop vite, Trott a demandé au bon Dieu de lui envoyer une petite sœur. Et il lui a bien expliqué comment elle doit être. Il faut qu’elle soit très jolie et très sage, pas si grande que Trott, et qu’elle aime beaucoup la viande et pas du tout le dessert. Alors Trott lui donnera sa viande à lui et mangera son dessert à elle. Et puis il faudra qu’elle s’appelle Polycarpe. Polycarpe, ce nom tient au cœur de Trott ; on ne sait pourquoi. Maman a jeté les hauts cris. La petite sœur s’appellera Lucette. Quel vilain nom ! C’est un nom de chien ; Polycarpe est bien plus joli. Enfin, si elle est bien plus petite que Trott et n’aime pas du tout le dessert…
D’ailleurs, Trott a un peu oublié ces derniers jours qu’elle devait venir. Il s’est passé tant de choses qu’il est bien excusable. Maman était très fatiguée, et même un peu malade. Alors elle a dit à Trott qu’il irait faire un séjour avec Jane, sa bonne anglaise, chez Mme de Tréan, la vieille dame aveugle qui habite un chalet rouge sur la falaise. C’est bien aimable à Mme de Tréan d’inviter Trott. Mais il aurait mieux aimé rester près de sa petite maman qu’il n’a jamais quittée. Et elle aussi, elle le serrait si fort en l’embrassant qu’on aurait cru qu’elle ne voulait pas le laisser s’en aller. Mais il a bien fallu partir. Tout doit être prêt à l’avance pour Mlle Lucette (quel vilain nom !), et Trott ne reviendra que quand elle sera arrivée. C’est une vraie princesse, cette jeune personne. Il y a déjà sa nourrice qui est là, une énorme femme qui ne parle presque pas français et qui inspire à Trott un respect proportionné à ses dimensions. Le berceau aussi est tout dressé. Il n’y a qu’elle qui manque. Ce n’est pas poli aux enfants de faire attendre les grandes personnes.
Tous les jours Trott vient faire une visite à sa maman. Il l’embrasse vite et se dépêche de regarder dans tous les coins de la chambre pour voir si elle n’y est pas cachée. Toujours rien. Après sa visite, Trott retourne chez Mme de Tréan et pense à autre chose.
Mme de Tréan est très bonne. Trott l’aime beaucoup, quoiqu’il ait quelquefois un peu peur d’elle à cause de ses yeux qui ne voient pas. Tous les soirs il reste assis près d’elle, très longtemps, devant le feu qui pétille. Quelquefois il regarde des livres d’images pendant qu’elle tricote ; d’autres fois elle lui raconte des histoires, des histoires magnifiques. C’est elle qui sait les plus belles.
Un soir, Trott rentre songeur ; il est si plongé dans ses méditations que Mme de Tréan s’étonne et interroge. Qu’y a-t-il ? est-ce qu’il a fait une sottise ? ou peut-être a-t-il un peu mal au ventre ? Ce n’est pas cela. Trott prend la parole.
— Madame, je voudrais savoir d’où viennent les petits enfants. Jane dit qu’on les trouve sous les choux. J’ai vu une image où une cigogne en tenait un dans son bec. Et Bertrand, le jardinier, m’a raconté qu’on les achetait au marché comme des petits canards. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Dites, madame, comment est-ce qu’ils viennent ?
Mme Tréan répond doucement :
— C’est le bon Dieu qui les envoie la nuit sans faire de bruit et sans que personne les voie passer. Un ange vient les déposer dans le berceau qu’on leur a préparé. Et il faut beaucoup les aimer et les caresser, parce que, comme avant ils étaient au ciel, ils sont très tristes et pleurent beaucoup.
Trott songe. Comme il doit y en avoir au ciel des petits enfants qui attendent de naître ! ça doit en faire du bruit ! Alors, comme ça, les petits enfants connaissent le bon Dieu. Ils viennent de le voir. C’est drôle. Peut-être que la petite sœur… Mais Jane vient chercher Trott pour le coucher et le trouble dans ses pensées.