Et elle s’éloigne. Trott la suit jusqu’à ce qu’elle ait rejoint sa bonne. Il essaye d’excuser Mlle Lucette. Marie de Milly daigne l’écouter et tâche d’avoir l’air convaincue, mais, en lui-même, Trott se doute bien qu’elle garde une fort mauvaise impression, et il en est affligé. Il lui dit adieu et, soudain, tressaille et se retourne brusquement.
Mlle Lucette a été remise sur ses pieds par nounou qui veut l’apaiser. Mais elle n’est pas de bonne humeur, loin de là. Elle crie des injures abominables aux passants qui, heureusement, ne s’en doutent pas… Cependant, elle s’arrête net dans ses vociférations. Qu’y a-t-il ? Sous le banc, il y a une pelure d’orange. On ne peut pas dire qu’elle soit immaculée. Mais, telle quelle, c’est une des plus belles œuvres de la création. Par une pantomime expressive, Mlle Lucette intime l’ordre à nounou de lui en faire hommage. Nounou répond d’un ton insinuant :
— Pê ! pê ! sale !
Mlle Lucette est patiente, au moins jusqu’à un certain point. Il est évident que son ordre n’a pas été compris. Elle le réitère donc de la manière la plus compréhensible. Nounou lui offre sa poupée. Mlle Lucette l’envoie promener d’un revers de main. Elle découvre la noirceur de l’âme de son esclave. Alors éclate la série de hurlements qui a fait tressaillir Trott.
Immobile, il contemple avec détresse le révoltant spectacle qui afflige sa vue. Mlle Lucette se débat avec des râles d’agonie, comme si on lui plongeait un fer rouge dans les entrailles. Quelques personnes s’arrêtent. Deux messieurs rient. Une dame murmure : « Encore une mauvaise femme qui martyrise un enfant. » Une bonne dit à une petite fille : « Regarde ce bébé, tu es aussi laide que lui quand tu es méchante. » D’autres propos peu flatteurs parviennent aux oreilles de Trott. Il est très décontenancé. Une envie le saisit de se sauver très vite tout seul. Personne ne saurait qu’il est le frère de cette petite peste. C’est impossible. On ne se promène pas tout seul ; et puis, ce serait très mal d’abandonner nounou dans le malheur.
Héroïque et résigné, Trott la rejoint. Il s’unit à elle pour s’efforcer d’adoucir Mlle Lucette. Peine perdue ! elle continue de s’égosiller. Pour comble de malheur, Jip, à la fin énervé, dresse soudain la tête et se met à hurler à la lune. Ça, c’est complet. Maintenant tout le monde s’arrête. Une espèce de cercle de curieux se forme. Un vieux monsieur rit si fort qu’il s’étouffe et devient violet. Trott est humilié jusqu’au fond de l’âme. Il se sent déshonoré. Il a envie de pleurer. Heureusement le calme de nounou le soutient. Elle sourit avec placidité. Elle a l’air de trouver tout cela fort naturel. Il n’y a pas à dire, c’est une nature d’élite. Ravigoté, Trott administre à Jip deux ou trois bonnes tapes qui lui détendent les nerfs ; Jip se tait. De son côté, nounou se décide à employer les grands moyens : elle retire une bouteille de lait du fond de la voiture. Cette vue commence par procurer un sursaut de rage à Mlle Lucette. Mais ce sont les dernières convulsions. Elle se résigne à boire son biberon, non sans s’arrêter de temps en temps pour grommeler. Le cercle des curieux se dissipe. Seule une petite pauvresse, le doigt vissé dans son nez, demeure immobile, rêveuse. Mais elle n’est pas digne de l’attention de Trott. Il se sent un peu remonté. Pourtant il a très envie de quitter ces lieux témoins du scandale. Aussi c’est avec un vrai soulagement qu’il entend nounou déclarer que décidément le vent est trop fort, et qu’il faut rentrer pour que Mlle Lucette ne risque pas de s’enrhumer.
On se hâte. Réintégrée dans sa voiture, Mlle Lucette semble un peu mieux disposée. Elle daigne oublier la pelure d’orange. Elle regarde autour d’elle d’un air sinon aimable, au moins indifférent. Mais on dirait qu’elle est absorbée dans ses pensées, qu’elle écoute des voix intérieures…
Pas de chance : voilà Mme Ray et une dame anglaise. Pourvu que nounou ait la bonne idée de passer bien vite sans qu’on la voie ! Mais non, Mme Ray et son amie et nounou et sa voiture s’arrêtent en même temps. Nounou est très fière d’exhiber son poupon. Les dames s’extasient et lui font des compliments. Mme Ray essaye d’attirer l’attention de Mlle Lucette. Pourvu que celle-ci n’aille pas de nouveau se fâcher ! On ne peut pas dire qu’elle semble en colère. Mais elle est très rouge et a l’air de ne pas même soupçonner la présence de Mme Ray en particulier, celle du monde extérieur en général. Elle semble absorbée par un travail intérieur ; ses regards vont en dedans… Trott est inquiet. Il vaudrait beaucoup mieux s’en aller. C’est déjà bien joli que Lucette n’ait pas crié. Qu’est-ce que nounou peut bien attendre ? Elle donne un tas de renseignements aux dames qui l’interrogent, sans se presser. Mlle Lucette devient de plus en plus rouge. Enfin Mme Ray se penche pour l’embrasser. Trott pousse un soupir de soulagement… prématuré. Au moment précis où Mme Ray se penche, on entend un petit bruit particulier… Mme Ray se relève très vite. Les couleurs de Mlle Lucette ont repris leur aspect normal…
Cheminant à petits pas, Trott dévore sa honte. C’en est trop pour une seule après-midi. Avec ça le vent le bouscule si fort qu’il est presque jeté par terre. Jip trottine tout de travers, le poil retourné. Le bonnet de nounou s’ébat dans les cabrioles les plus fantastiques. Tout cela s’harmonise avec les pensées de Trott. Ah ! c’est une jolie après-midi ! Son cœur est gonflé d’amertume. Ce n’est pas encore une femme du monde, Mlle Lucette. Il jette sur elle un regard furibond.
Mlle Lucette est maintenant tout à fait de bonne humeur. Elle regarde avec satisfaction les messieurs courir après leurs chapeaux, les arbres se secouer et les feuilles s’envoler en sarabandes effrénées. Elle approuve tout cela et sourit à Trott d’un air charmant. Trott lui fait de gros yeux. C’est inutile. Puisqu’il n’y a plus rien qui la gêne, pourquoi serait-elle de mauvaise humeur ? Elle redouble de grâces…