— Si tu veux.

Trott est content. La promenade de Valade est pour lui quelque chose d’imposant, quelque chose qui ressemble à un sanctuaire, où l’on ne va qu’avec une certaine solennité. C’est l’endroit où tout le beau monde se rencontre. C’est beaucoup plus intimidant que la plage. Peut-être que Marie de Milly sera là. Quelle chance ce serait ! Leur cortège doit vraiment avoir assez grand air : un joli poupon tout blanc dans une belle voiture poussée par une nounou colossale, beaucoup plus grande qu’un homme, sur le crâne de laquelle s’agite un énorme nœud alsacien, semblable à un papillon sur le point de s’envoler. A côté d’elle, on verra passer, une élégante badine à la main (c’est une baguette ébranchée par Bertrand), un jeune gentilhomme de la meilleure venue, escorté d’un superbe caniche noir. La vision de ce tableau emplit Trott de satisfaction. Certainement, il n’est pas vaniteux, et il n’aimerait pas du tout être en représentation tous les jours. Mais il y a des moments où, si modeste qu’on soit, le sentiment de votre importance n’est pas fait pour vous déplaire. Trott marche avec gravité, conscient de la solennité de son rôle.

Il ne semble pas que Mlle Lucette soit suffisamment pénétrée du sien. Il n’y a pas à dire : elle paraît s’être éveillée du mauvais côté. Trott lui adresse de temps en temps la parole sur un ton aimable. Il n’obtient rien que des petits grognements haineux. Elle semble concentrée dans une seule idée fixe qui est d’avaler le voile que l’on a placé sur sa figure. Elle tâche de le happer par le milieu, et puis, peu à peu, à force de le sucer, de se l’ingérer tout entier. Un rond mouillé qui grandit se dessine sur le voile aux alentours de la bouche. Trott essaye de la détourner de ce passe-temps qu’il ne trouve pas du meilleur goût. Mais c’est sans succès. Il s’adresse à nounou, d’un air d’intelligence :

— Nounou, est-ce que vous ne pourriez pas empêcher Lucette de sucer comme ça son voile ?

Nounou arrête la voiture, extrait le voile de la bouche où il s’engouffre et l’étire. Pour témoigner son déplaisir, Mlle Lucette accentue ses grognements, et elle se jette brusquement de côté dans sa voiture, arrachant un cri de terreur à nounou qui croit déjà la voir étalée sur le trottoir. S’apercevant de ce succès, elle récidive à deux ou trois reprises ; mais elle voit qu’on n’y fait plus attention ; alors elle se tient coite, grognon et malveillante.

Cependant on est arrivé à la promenade de Valade. Il y a là, sous les arbres verts, tout un peuple de nounous enrubannées et de poupons roses et blancs. Il y a aussi, assises sur des chaises, ou se promenant dans les allées, un tas de belles dames avec des messieurs pommadés qui viennent s’incliner devant elles. C’est un endroit aristocratique où l’on ne circule qu’avec une tenue un peu gourmée, où il serait tout à fait malséant de se livrer à des jeux trop bruyants…

Mlle Lucette n’est pas impressionnée par la solennité du lieu. Elle continue de se pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, d’essayer de se jeter en arrière, de grommeler… Trott est mécontent. Une tenue plus convenable serait tout à fait à désirer. Il essaye discrètement d’insinuer quelques bons conseils. Ils n’ont pas le moindre succès. Enfin nounou s’arrête près d’un banc. Elle extirpe Mlle Lucette de sa voiture et la met sur ses pieds en la soutenant sous les épaules. Certainement ça va la calmer. Et, de fait, pendant un moment cela va beaucoup mieux. Trott a même la satisfaction d’entendre une jolie petite dame dire à une autre : « Regardez donc cet amour de poupon ! » Et toutes deux parlent un moment en regardant Mlle Lucette. Ça, c’est très bien. Jip est venu s’asseoir à côté de Trott, la langue pendante. Trott se dit à part lui qu’ils doivent tous ensemble former un groupe fort intéressant. Il se sent fier. Quel dommage que Marie de Milly ne soit pas venue ! Il pourrait lui montrer son chien et sa petite sœur…

La petite sœur ne se montrerait peut-être pas sous un jour très favorable. Elle a les nerfs très excités, et s’impatiente contre nounou, qui ne veut pas la laisser s’accroupir par terre. C’est une succession de petits cris qui deviennent de plus en plus stridents. Sur une chaise en face, de l’autre côté de l’allée, un vieux monsieur qui lisait un journal lève le nez d’un air impatienté et puis s’en va s’asseoir plus loin. C’est humiliant. Mlle Lucette n’est pas humiliée. Elle envoie des coups de griffe de tous les côtés, et de temps en temps empoigne son voile des deux mains pour tâcher de l’arracher. Nounou a fort à faire pour la contenir. Son beau bonnet lui-même n’est pas épargné. Mlle Lucette en a attrapé une coque et l’a secouée si vigoureusement que le papillon s’incline d’un air affaibli. Elle a voulu aussi arracher à Jip une poignée de laine. Mais Jip s’est mis hors de portée, et, la gueule de travers, il la contemple d’un air goguenard ; évidemment, Mlle Lucette perçoit la goguenardise de ce regard… Cela l’irrite très violemment. Son teint devient plus animé. Elle piétine avec colère. Il y a lieu d’appréhender toutes sortes de choses.

A ce moment, une voix dit bonjour à Trott. C’est Marie de Milly. Elle n’arrive pas bien à propos. Cependant Trott fait bon visage. Il présente Jip. Il lui fait donner la patte. Mais Marie de Milly le connaît déjà. C’est la petite sœur qu’elle veut voir. Il semble que la petite sœur ne veut pas être vue. Quand Marie de Milly, qui est si jolie, s’approche, elle se rejette en arrière, derrière le cou de nounou. Trott est très fâché. Marie de Milly rit. Elle fait une nouvelle tentative. Mlle Lucette commence à crier pour tout de bon. Marie de Milly essaye encore. Cinq griffes roses lui effleurent le nez. Alors elle dit à Trott :

— Ta petite sœur n’est pas bien gentille.