Il faut beaucoup de temps et de caresses, des baisers tendres, des paroles mielleuses, toute une kyrielle d’aménités et de platitudes pour ramener Mlle Lucette à son état normal. Et, même quand on y est arrivé, il est visible qu’elle demeure aigrie. Maman, qui est vraiment très courageuse et ne doute de rien, veut replonger la cuiller fatale dans le lait. Mais, avant même qu’elle l’ait sortie de la tasse et approchée des lèvres de Mlle Lucette, celle-ci empoigne d’une main une oreille de Jane qu’elle secoue frénétiquement et se fourre l’autre main au fond du cou en poussant des cris d’agonie…
Papa est marin. Il sait que rien ne peut résister aux éléments déchaînés. Le sage doit laisser passer la bourrasque, quitte à se remettre à l’œuvre plus tard. Donc, d’une voix humiliée, il conseille la retraite. Mlle Lucette suit des yeux la tasse funeste jusqu’à ce qu’on l’ait enlevée de la chambre. Il est patent qu’une défiance absolue l’a envahie. Mais soudain voici que son œil s’illumine et qu’un gazouillis gracieux jaillit de ses lèvres…
Énorme, triomphante, sereine de sa puissance, nounou est apparue, et bébé se précipite vers elle, avide de puiser dans son sein l’oubli et la consolation.
Cependant papa et maman demeurent penauds et se taisent. Trott est outré de l’entêtement de la petite sœur et navré de son mauvais goût. Il paraît que c’est joliment difficile d’apprendre aux petits enfants à manger comme les grandes personnes. Trott pressent que peut-être demain ce sera la même chose, et après-demain aussi… La vie est une chose très compliquée.
XI
UNE PROMENADE
Aujourd’hui, Jane est indisposée. Alors Trott ira se promener tout seul, avec nounou et Mlle Lucette. C’est excessivement flatteur. Nounou pousse la voiture de Mlle Lucette et est très occupée d’elle. Elle ne fait donc aucune attention à Trott. Il pourrait, s’il lui plaisait, se livrer à toutes les fantaisies sans que personne puisse l’en empêcher : exécuter des culbutes au milieu de la rue, ou marcher dans les ruisseaux, ou cracher par terre. Il est tout à fait évident que Trott ne commettra aucune de ces actions. Mais, physiquement, il le pourrait. Cette idée seule est déjà une volupté. Il emmènera Jip qui, depuis la réconciliation, ne demande pas mieux. Alors ce sera un cortège tout à fait respectable. Trott aura l’air presque aussi imposant que ces gros domestiques anglais qui promènent un colley à côté d’une nurse qui pousse une petite voiture. Il n’y a pas à dire, ça fait plaisir. Trott se sent quelqu’un. Il va lui-même chercher toutes ses affaires, et s’en laisse affubler avec docilité. Il descend au jardin où la petite voiture de Mlle Lucette est toute prête, attendant son contenu. Jip voudrait jouer et courir. Mais Trott refuse gravement. Un jeune gentleman qui va se promener avec une charmante miss ne peut pas commencer par courir avec son chien quand il est déjà tout habillé. Jip ne s’en offusque pas. Il se livre à des rondes folles sur la pelouse devant la maison et soudain se précipite sur Puss qui se promenait d’un air nonchalant. Puss crache et s’élance d’un bond sur l’appui de la fenêtre, d’où il contemple son adversaire avec des yeux mi-clos et ironiques.
Enfin, on voit apparaître l’héroïne dans les bras de sa nounou. Elle est toute pomponnée, tout emmitouflée dans son manteau blanc. On lui a mis un voile parce qu’il y a beaucoup de vent. On ne peut pas distinguer au travers l’expression exacte de ses traits. Mais il semble que la bonne humeur en soit absente. Elle pousse de temps en temps des grognements qui ne présagent rien de bon. Pourtant, elle se laisse mettre dans sa voiture sans protester positivement. Maman, sur le seuil, recommande à nounou de se promener dans un endroit bien protégé du vent, pour que bébé ne s’enrhume pas.
Trott propose :
— Sur la promenade de Valade ?
Maman dit :