Mlle Lucette, la bouche ouverte, est en train de considérer Jane qui lui raconte beaucoup d’histoires.
Subrepticement, d’un mouvement précis, maman lui déverse dans la gorge cette deuxième cuillerée…
Il paraît que ce n’est tout de même pas si bon que ça.
Mlle Lucette, prise en traître, a dû avaler pour ne pas étouffer. Mais il est visible que la moutarde lui monte au nez. Elle devient très rouge.
Ses bras s’agitent violemment. Ses lèvres se plissent, hostiles…
— Amuse-la, Trott.
Consciencieusement Trott exécute tout son répertoire. Il y va de tout son cœur et se convulse toute la figure. Mlle Lucette le contemple froidement, avec une expression de dédain qui signifie, à ne s’y point tromper : « Espèce de pitre, remue-toi si tu veux, je ne suis pas ta dupe. » Et quand maman essaye de profiter d’un instant qu’elle croit propice, Mlle Lucette, d’un rapide revers de main, envoie la troisième cuillerée de lait asperger Jane et papa.
Papa est très mécontent. Il fait la grosse voix. Intimidée quelques secondes, Mlle Lucette n’ose s’opposer complètement à une nouvelle tentative. Elle se laisse verser le lait dans la bouche. Mais elle ne l’avalera pas. Avec une patience inaltérable et un merveilleux sang-froid, elle commence à se gargariser.
Maman multiplie les supplications et papa les menaces sans le moindre résultat… Ah ! si, pourtant, la voilà qui ferme la bouche. Elle va se décider à avaler. Hélas ! deux ruisseaux de lait se mettent à dégouliner des deux coins de la bouche sur la bavette.
Maman est très patiente quelquefois, mais pas toujours. Elle commence à être tout à fait en colère, et se met à gronder très fort. Résolue à procéder par intimidation, elle enfonce encore une fois son instrument avec un admirable courage. Mais elle a trouvé à qui parler. D’un souffle énergique, Mlle Lucette disperse une bonne partie du liquide parmi l’assistance et se précipite le reste dans la trachée-artère. Alors c’est une scène affreuse. Des quintes de toux abominables la secouent tout entière ; sa figure tourne au violet ; et tout son corps se tord comme s’il était placé sur un fer rouge. En vain Jane s’efforce de la maintenir, maman lui tape dans le dos, et papa éperdu se livre à des exhortations dont le sens lui échappe complètement. Non contente de s’être étouffée avec son lait, elle s’étouffe de colère, elle s’étouffe de douleur. Ce sont de vrais râles qu’elle pousse. Tout le monde parle, crie, s’agite à la fois. C’est un brouhaha, un vacarme, un tohu-bohu indescriptible. Ahuri, réfugié dans un coin, Trott est muet de stupeur. Comment est-ce que tout cela va finir ?