Il y a des gens malintentionnés ou malicieux qui affectent de ricaner à chaque progrès de Mlle Lucette. Par exemple, le capitaine de Martinet, un ami de papa, a l’air de se moquer dans sa barbiche à chacune de ces occasions. Cette conduite indigne vivement Trott. Dès l’instant que maman admire quelque chose, c’est que c’est admirable ; et alors le plus gros capitaine du monde n’a qu’à se taire et à admirer. Qu’est-ce qu’il va pouvoir dire, le capitaine de Martinet, quand il saura que Lucette a été toute seule depuis le fauteuil jusqu’à la table, elle qui, il y a quelques mois à peine, vivait dans le ciel où, naturellement, on ne peut pas apprendre à marcher (on enfoncerait dans les nuages), et qui, quand elle est descendue sur la terre, n’était encore qu’une si petite chose grouillante ?
Elle ne s’en est pas tenue là. Voilà quelque temps qu’en la soutenant sous les bras, on a commencé à essayer de lui apprendre à se dresser sur ses jambes comme une grande personne. Il paraît, c’est maman qui l’a dit, qu’un jour viendra où elle saura marcher et courir tout debout aussi bien que Trott en personne. Il paraît même que cet événement sera réalisé avant que Trott ait de la moustache ou des pantalons longs. Il y a quelques jours, Mlle Lucette ne semblait pas avoir la moindre idée de ce qu’on attendait d’elle. Elle se contentait de se livrer aux gambades les plus incohérentes et de se lancer dans toutes les directions de la manière la plus fantaisiste, et la musculature de nounou n’était pas de trop pour la maintenir dans ses extravagances. Toutefois, peu à peu, elle a pris un goût très vif à cet exercice, et il semble que ses mouvements aient acquis un peu plus de régularité. On ne peut pas dire encore qu’elle fasse positivement des pas ; cela y ressemble pourtant un peu, et l’idée qu’un jour elle marchera apparaît comme moins invraisemblable. Elle sait rester debout, appuyée contre une chaise. Quelquefois on croirait qu’elle va se mettre en route. En son âme, Trott admet que de quadrupède elle deviendra bipède, peut-être prochainement.
Un autre grand événement se prépare. Papa et maman ont gravement délibéré sur l’alimentation de Mlle Lucette. Il paraît que l’heure approche où nounou sera appelée à d’autres fonctions. A déjeuner et à dîner, on ne parle plus que de lait stérilisé, de lait maternisé, de farine Nestlé, de bouillies variées, etc. On ne peut mettre trop de soin à choisir le produit alimentaire qui aura l’honneur d’entrer en compétition avec les fournitures de nounou. On est allé prendre l’avis de M. le docteur. Si on demandait celui de Trott, il conseillerait du chocolat ou bien de la tarte aux pommes. C’est ce qu’il y a de meilleur. Peut-être le chocolat vaudrait-il mieux, parce que pour manger la tarte aux pommes il faut beaucoup de dents, et peut-être que Mlle Lucette n’en a pas encore tout à fait assez. Mais on néglige de demander l’avis de Trott. Comme il est plus petit, il saurait pourtant mieux que papa et maman ce qu’aiment les enfants. Il faut dire que la pauvre Lucette ne doit pas être difficile. En son âme et conscience, Trott a toujours protesté contre son régime. Souvent elle n’avait pas faim, ou elle avait des petites coliques, ou elle était très grognon : Trott a toujours pensé que ce n’est pas étonnant que l’on soit mal disposé quand on a à chaque repas la même chose à manger, et quelle chose ! Ce n’est vraiment pas malheureux que la maman et le papa de Trott se décident enfin à donner autre chose à leur petite fille. Il vaut bien mieux prendre de bonne heure de bonnes habitudes, a dit papa l’autre jour. Eh bien, comme c’est sûr que la petite sœur ne pourra pas avoir ce menu-là pendant toute sa vie, on aurait bien mieux fait de lui donner tout de suite à manger quelque chose d’un peu meilleur. Chose curieuse, papa et maman ont attendu plus d’un an avant de se dire une chose que Trott s’était dite tout de suite. Si ce n’était pas eux, on croirait qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Mais comme c’est eux, il est parfaitement sûr qu’ils ont tout à fait raison et que c’est Trott qui n’y entend rien, quelque singulier que cela puisse paraître.
Aujourd’hui est la date fixée pour cette grande innovation. Une assistance imposante est réunie. On prie nounou de se retirer. Elle jette un coup d’œil de rivale évincée à une casserole placée sur une lampe à esprit-de-vin et se retire d’un air offensé. Mlle Lucette semble ne pas se rendre compte de la gravité des circonstances. Elle piaffe avec ardeur sur les genoux de Jane et se livre à des démonstrations amicales à l’adresse de papa dont la présence a été requise. Il paraît qu’on craint d’avoir besoin de son autorité. En lui-même, Trott se permet d’en douter. Ça n’a pas l’air bien bon, cette bouillie claire, mais, à côté du breuvage d’autrefois, ça doit être exquis.
Les dernières dispositions sont prises. Très émue, maman s’avance, la casserole dans une main, une petite cuiller dans l’autre. Jane assied Mlle Lucette sur ses genoux, l’incline légèrement en arrière et lui place une petite serviette sous le menton. Elle se laisse faire sans hostilité préconçue. Pour sûr, elle est dans un de ses bons moments. Papa se place en vue, de manière à en imposer le cas échéant, et Trott est prié de se livrer aux exercices les plus divertissants qu’il puisse imaginer afin de captiver l’attention de sa petite sœur. Il se met donc à faire le clown. Cela consiste à branler la tête comme si elle allait tomber et à se contorsionner les bras et tout le corps. Il paraît qu’il n’y a rien au monde de plus comique.
Alors, avec décision, maman juge l’instant venu d’ouvrir le feu. La cuiller pleine dans la main, elle avance le bras. Les respirations s’arrêtent. L’instant est solennel. Il y a un silence religieux. Trott lui-même est impressionné de la gravité de l’acte qui s’accomplit, et il en oublie de faire ses grimaces. Soudain toutes les bouches se fendent et les poitrines se détendent. Ça a passé. Ça y est. Nounou est enfoncée. Parbleu ! Trott le savait bien. Il ne fallait pas être bien malin pour le deviner.
Pour deviner quoi ? on dirait que ça se gâte. Mlle Lucette commence à se trémousser d’une manière tout à fait inquiétante. Ah ! mais, c’est qu’il ne faut pas qu’elle se fâche… Maman et Jane exécutent un concert calmant…
— Ça devait être trop chaud.
Peut-être bien. Papa conseille d’un air entendu :
— Faites attention que la deuxième cuillerée soit à la bonne température.