Bientôt elle a reconnu maman, et nounou, et Trott, et papa. Elle avait des petits signes tout à fait intelligents. C’est extraordinaire. Puis elle a commencé à être méchante exprès. C’est adorable. Et à faire des petites mines. C’est trop délicieux. Il est survenu encore une innombrable quantité d’autres choses étonnantes. On aurait dit qu’on vivait au temps des miracles.
Quelquefois, il faut bien le dire, Trott ne trouvait pas tout cela extrêmement intéressant. Car, vraiment, il n’arrivait pas toujours à comprendre exactement ce qu’il fallait admirer. Depuis quelque temps, c’est beaucoup plus facile. Qui dira l’émotion, la fierté générale, le contentement intime qui s’épandit le jour où, désireuse d’apercevoir Trott qui jouait avec ses soldats, Mlle Lucette, qui était couchée dans son panier, empoigna vigoureusement des deux mains les bords de ce récipient et, d’un coup de rein, non sans que sa figure devînt écarlate, se trouva assise toute seule ? Nounou en eut les larmes aux yeux et se précipita au fond de la cuisine pour en ramener la vieille Thérèse, afin qu’elle fût témoin du prodige. Maman se mit à battre des mains et à embrasser sa fille avec frénésie. Papa sourit avec calme d’un air flatté, qui voulait être indifférent. Trott sauta en l’air à plusieurs reprises en criant de toutes ses forces. Et Jip, excité par ce vacarme, se mit à gambader par la chambre en aboyant comme un furieux… Tant et si bien que la jeune héroïne, épouvantée de toutes ces manifestations, se mit à rouler des yeux inquiets et finalement fondit en larmes désespérées… Mais on se la passait de main en main, on l’accablait de flagorneries… Et quelques instants après, lorsque à peine on l’avait recouchée dans son panier, soudain, par un effort identique, Mlle Lucette de nouveau se redressait… Alors c’était dans l’assistance des sourires satisfaits et extatiques de dévots dont les vœux sont exaucés… Ce n’était donc pas un hasard ; c’était une chose acquise et avérée : cette enfant savait maintenant s’asseoir seule !
Depuis ce temps, quoiqu’on ait peine à le croire, il y a eu des prodiges plus étonnants. Il y en a un entre autres qu’assurément personne ne pourrait deviner. Sans doute, il se manifeste en somme chez quelques autres enfants, peut-être même, à tout prendre, chez la totalité. Mais, pour les autres, cela n’a aucune importance, car ce n’est pas la même chose ; il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais qui soient aussi…, qui aient autant de… Enfin, vous comprenez. Il n’y en a pas. Cette enfant exceptionnelle, après huit mois à peine d’existence terrestre, elle a… elle a percé une dent. Une dent qui était la première. Depuis quelques jours déjà, on attendait l’événement. Mlle Lucette était de très mauvaise humeur, elle changeait de couleur facilement, bavait à pleins seaux, ses gencives étaient gonflées, elle y frottait ses mains à chaque instant : autant d’indices précurseurs. Tous les matins, le cœur battant, maman passait l’inspection. L’autre jour déjà, il y avait un tout petit craquement, mais on n’osait encore rien dire. Tandis qu’aujourd’hui elle y est. Elle y est. Maman s’est précipitée comme une trombe dans le cabinet de papa pour lui apporter la nouvelle. Plus calme, papa a néanmoins montré une vive satisfaction, et, comme il arrive dans toutes les circonstances solennelles, toute la maison s’est réunie pour vérifier le prodige. On ne voit pas encore la dent certainement, mais on la sent quand on met le doigt…
Et c’est d’abord le doigt rose de maman qui s’introduit, et puis le grand doigt de papa, et puis le gros doigt de nounou, et puis le doigt maigre de Jane, et puis le doigt ridé de la vieille Thérèse. Sans doute, les convenances exigent que Trott offre aussi le sien. Il le présente. Mais maman lui dit :
— Non, mon chéri, c’est bien inutile. Et puis peut-être que tu n’as pas les mains très propres.
Trott se sent un peu froissé. Évidemment, si l’on veut, ses mains ne sont pas complètement immaculées, mais, enfin, elles ne sont pas beaucoup plus sales que d’autres… Qui sait si celles de Thérèse ou celles de nounou… Trott est poli, il se tait. Au fond, ça lui est tout à fait égal. Il ne tenait pas du tout à fourrer ses doigts dans la bouche de Lucette. Ça n’est pas si agréable. S’il l’offrait, c’est parce qu’il croyait que c’était l’usage. Il est visible, d’ailleurs, qu’elle commence à en avoir assez de déguster tous les doigts de la famille. Aussi, pour changer, on lui fait pénétrer une cuiller dans la bouche ; on la frappe doucement contre la gencive : il paraît que ça fait un petit bruit…
— Tu entends, Trott ?
Trott n’est pas sûr d’entendre très bien. Mais, puisque les autres entendent, il doit certainement entendre aussi, sans qu’il s’en aperçoive tout à fait. Après tout, puisque maman l’a dit, la dent est là. Les dames qui viennent lui faire une visite aujourd’hui n’ont pas, paraît-il, la même confiance que Trott. Chacune se dégante et tient à opérer elle-même la constatation du phénomène. En lui-même Trott plaint sa petite sœur et admire sa patience. Un sucre d’orge vaudrait beaucoup mieux. Ça doit être très ennuyeux à la longue. Enfin, chaque âge a ses épreuves…
Deux jours après, on a vu paraître une petite raie blanche sur la gencive supérieure. Alors Trott a annoncé avec fierté à Marie de Milly qu’il avait une petite sœur qui avait une dent, pas encore tout entière, mais déjà un bon morceau au moins. Et il s’est senti grandi d’être le frère d’une telle petite merveille. D’ailleurs, elle ne s’en est pas tenue là. Il en est bientôt venu une autre, et puis deux encore. Il paraît que ça va continuer. Qui sait si un jour elle n’en aura pas autant que Trott, qui commence à perdre les siennes ?
Sans doute, c’est infiniment remarquable que Mlle Lucette ait une dent. Mais, enfin, on s’y habitue en somme assez vite, et cela finit par ne plus vous amuser beaucoup. Il y a eu un autre prodige bien plus amusant : c’est que la petite sœur s’est mise à marcher à quatre pattes. Ça ne s’est pas fait non plus en un jour. Quand elle a su s’asseoir toute seule, elle a aussi su assez vite se retourner et se mettre sur le ventre. Les premiers jours, elle s’embrouillait un peu avec ses jambes, qui restaient toujours en dessous au lieu de glisser de côté. Mais, avec un peu d’exercice, elle est arrivée à les manœuvrer avec beaucoup d’aisance. Elle se mettait donc assez facilement sur le ventre et, dans cette position, éprouvait une véritable allégresse ; elle frétillait des bras et des jambes, se dressait sur ses mains et se laissait retomber, se livrait aux contorsions et aux discours les plus variés, se rendant, d’ailleurs, parfaitement compte de l’impression admirative qu’elle ne pouvait manquer d’éveiller. Mais là s’arrêtait son répertoire. Il ne fallait pas lui demander davantage. Les paroles les plus flatteuses et les instances les plus persuasives n’avaient d’autre effet que de lui faire multiplier les mêmes mouvements et « naviguer davantage sur la pointe de son ventre », comme dit papa. Elle n’arrivait pas à réaliser l’acte prodigieusement compliqué de coordonner les mouvements de ses bras et ceux de ses jambes, de manière à franchir un espace appréciable sur le parquet. Cela a duré ainsi pendant plusieurs jours ; et tout à coup, un beau matin, sans rime ni raison, après plusieurs tentatives inutiles et plusieurs chutes sur le ventre ou sur le nez, par on ne sait quel mystérieux phénomène, la voilà qui a démarré et qui a bien parcouru un mètre vingt-cinq centimètres avant de retomber sur le parquet. Cela est réellement prodigieux.