Il approche à petits pas douloureux et craintifs. Trott s’est assis sur le gazon. Jip se traîne languissamment jusqu’à lui et s’offre au châtiment mérité. Trott est attendri. Il a presque envie de pleurer en le voyant si repentant et si triste. Et, pour le consoler, il lui plante un gros baiser sur son museau noir qui brille.
Alors, comme le soleil perce brusquement un nuage, la douleur de Jip s’illumine et s’enfuit. Il se sent pardonné, et, pour prouver son soulagement, il veut lécher la figure de Trott à grands coups de langue. Trott se défend gentiment et le fait tenir tranquille. Il lui passe un bras autour du cou, et se met à lui expliquer très doucement les complications de la vie. Jip ne comprend pas tout ; peut-être même qu’il ne comprend presque rien. Mais, sûrement, il comprend que Trott l’aime et qu’on est réconcilié. C’est tout ce qu’il lui faut.
On sonne le déjeuner. Trott et Jip font leur entrée côte à côte. En les voyant, papa s’écrie :
— Tiens ! ce brave Jip, tu as bien fait de le ramener. On ne le voyait plus du tout.
Et Jip remue la queue et vient saluer chacun avec un air de parent pauvre qui s’aperçoit tout à coup qu’on songe à lui et qui ne sait comment remercier, trop heureux pour garder la moindre rancune d’avoir été si longtemps oublié. En lui-même Trott pense qu’il a bon cœur, très bon cœur, et, se rappelant comme il a eu de la peine lui-même, il se baisse très vite pour donner à Jip une caresse encore plus tendre que celle de tous les autres.
X
QUELQUES PRODIGES
On pourrait croire que l’existence de Mlle Lucette s’écoule d’une manière extrêmement monotone. Tous les jours elle se réveille à peu près à la même heure le matin et elle s’endort à la même heure le soir. Ses repas et ses sommes se succèdent à des intervalles invariables. Elle se met en colère périodiquement et périodiquement a des accès de joie. D’autres fonctions plus intimes s’accomplissent avec la même ponctualité. Tout changement anormal dans ce programme est un mauvais symptôme et jette le trouble au sein de sa famille.
Il n’empêche, malgré toute cette régularité apparente, que l’existence de Mlle Lucette est une succession d’événements merveilleux et de phénomènes qui touchent au prodige. Trott ne remarque pas qu’il se passe tant de choses étonnantes. Mais sa maman, chaque fois qu’une dame vient la voir, ne tarit pas sur les faits et gestes de Mlle Lucette qui, paraît-il, sont des plus surprenants. L’autre jour, on aurait presque pu croire qu’elle allait dire papa ; une autre fois, positivement, elle a souri en regardant le portrait de sa grand’mère ; il y a quelque temps, elle a eu des mines impossibles toutes nouvelles ; il ne se passe pas de période de vingt-quatre heures où ne se produisent des faits analogues, pas tous aussi prodigieux évidemment, mais pourtant dignes du plus grand intérêt.
Trott est un peu humilié de ne pas se sentir à la hauteur de toutes ces merveilles. Il est certain que sa maman voit des choses qu’il ne soupçonne pas ; après tout, c’est bien naturel, puisqu’il n’est qu’un petit garçon. Dans tous les cas, il met la plus parfaite volonté à s’enthousiasmer. Quand il se produit un de ces grands phénomènes qui frappent même les plus incrédules, il sait faire sa partie dans le concert d’allégresse qui s’élève et tâche de rattraper par un excès d’admiration ses froideurs involontaires.
C’est presque tout de suite après sa naissance que Mlle Lucette a commencé à étonner le monde. Elle n’était pas depuis trois jours au monde qu’elle distinguait déjà parfaitement le jour de la nuit, la lumière du noir. Elle a ri vers l’âge de trois semaines. Elle a ri positivement. Son papa a prétendu qu’elle faisait tout simplement une grimace. C’est absolument faux. Elle faisait bien une grimace, si l’on veut, mais c’était une grimace de bonne humeur. Alors on peut très bien appeler cela rire. Et rire si jeune, c’est très remarquable.