On n’a pas le temps de voir. Jip fait un mouvement de tête brusque, pousse un très vilain grognement et s’enfuit à toutes jambes, le pompon de sa queue tout à fait baissé.
Trott est ahuri. Jip, le bon Jip, a grogné ! il a voulu mordre la petite sœur ; il boude et il n’est plus gentil du tout. Qu’est-ce qui se passe ? Nounou, psychologue, dit avec un gros rire :
— Il est chaloux.
Chaloux ! Jip est chaloux ! c’est-à-dire non, jaloux ! De qui ? de la petite sœur ! Est-ce possible ?
C’est peut-être vrai. Qu’il est vilain, et comme Trott va le fouetter !
Trott se met à sa recherche. Et tout en cherchant, il réfléchit à cette méchanceté de Jip. Et pendant qu’il réfléchit, peu à peu ses pensées se transforment… Après tout, autrefois Jip et Trott étaient presque inséparables ; tous les jours ils faisaient ensemble de bonnes parties. Depuis que la petite sœur est là, surtout depuis qu’elle devient plus gentille, ça n’est plus tout à fait comme cela. Trott ne s’est plus guère occupé de Jip ces derniers temps. Il l’a à peine vu. L’autre jour, il lui a même donné un coup avec sa baguette de cerceau, parce qu’il voulait jouer quand Trott était pressé de dire bonsoir à Lucette. Tout cela a fait de la peine à Jip, et il est jaloux. Il voit qu’on ne fait plus attention à lui. Il croit qu’on ne l’aime plus. Alors il est tout triste. Un petit souvenir gratte au cœur de Trott. Est-ce qu’autrefois, tout au commencement, il n’a pas été un peu comme ce pauvre Jip ? et, maintenant même, est-ce que quelquefois encore il n’a pas un tout petit sentiment de ce genre quand il voit donner à Lucette un de ses joujoux, ou qu’on l’embrasse, ou qu’on la caresse un peu trop longtemps ?
Trott rougit tout seul. Peut-être y a-t-il bien quelque chose comme ça. C’est désagréable évidemment d’être oublié ; surtout, ça vous fait beaucoup de peine. Et Trott a cru qu’on l’abandonnait lui-même, Trott qui est un petit garçon, qui sait combien ses parents l’aiment et qui est très intelligent. Jip n’est qu’une bête, une très bonne bête, et c’est vrai qu’on le traite comme si on l’oubliait tout à fait. Et pourtant c’est un si bon ami ! Une fois, quand Trott a été malade, il venait si souvent pleurer à la porte qu’on avait été obligé de l’attacher : et le jour où il a revu Trott, il a été comme fou de joie. Ça n’est pas Puss qui aurait été comme ça ; ça n’est pas lui non plus qui aurait du chagrin qu’on l’oublie. C’est un égoïste qui ne tient pas aux autres et qui se moque bien qu’on l’aime ou non, pourvu qu’il ait son lait et son coussin. Tandis que Jip a du cœur ; il est heureux qu’on l’aime, et il a de la peine quand on ne l’aime pas ; et il ne peut le dire à personne, et personne ne le console. Il ne sait que se réfugier mélancoliquement à la cuisine, chez Thérèse qui le bouscule quelquefois.
Trott est très ému. Il a cherché le pauvre Jip par tout le jardin sans le rencontrer. Peut-être est-il retourné chez Thérèse. Il faut que Trott le console… Mais Jip n’a même pas pu regagner la cuisine. La porte de la maison était fermée. Alors il s’est couché tout contre, attendant que quelqu’un vienne lui ouvrir. Et le voilà qui aperçoit Trott. Il se met à remuer faiblement la queue et à se tortiller avec embarras ; et quand Trott approche, il baisse la tête d’un air humble, comme s’il s’attendait à être fouetté. C’est qu’il a une conscience rigide, le pauvre Jip, la conscience d’un soldat fidèle, ou celle d’un chrétien irréprochable : il sait qu’il a la consigne de tout souffrir sans riposter. Et le remords d’avoir mal agi se joint à la tristesse pour l’accabler. Il fait tout noir dans sa pauvre âme simple.
Trott appelle :
— Jip ! mon bon Jip !