L’affection qu’elle porte à Trott est indéniable. Mais il n’empêche qu’elle garde vis-à-vis de lui cette indépendance de caractère et cette manière d’agir uniquement subjective qui sont parmi ses traits particuliers. Parfois Trott, tout en observant vis-à-vis d’elle tous les égards et toute la complaisance qu’un homme fait doit à une jeune fille, est tenté, à voir sa raison croissante, de la croire comme lui pénétrée des concessions mutuelles que nécessite la vie sociale et initiée à la logique invariable de la vie. Il est soudain ramené à la réalité par des actes variés d’une fantaisie déconcertante. Par exemple, il est sur le plancher à côté de bébé : il approche sa tête d’elle et puis l’éloigne brusquement. Elle avance ses mains pour le caresser et rit aux éclats quand il se sauve. Brusquement, sans raison apparente, il se sent saisi violemment par le nez, et dix griffes aiguës s’enfoncent dans sa chair ; ou une gifle bien appliquée vient claquer sur sa joue ; ou un doigt avide se dirige dans son orbite avec l’intention bien arrêtée d’en extraire l’œil qui y brille d’une manière tentante. Tous ces actes signifient que la personnalité de Trott est dénuée d’importance aux yeux de Mlle Lucette. Il n’est qu’un fragment du décor où elle se meut, un moyen de se procurer certaines jouissances ou certaines sensations. On le caresse quand on a envie de toucher quelque chose de doux, on le griffe quand on a besoin de faire ses ongles, on le bat quand il est commode de se détendre les muscles. Et si Trott s’éloigne ou se dérobe à ces entreprises peu agréables, les sourcils se froncent, et des sons inharmonieux s’échappent du gosier de la jeune personne, irritée de voir les choses de son domaine se dérober à leur destination naturelle.

Elle a d’autres instincts encore plus singuliers. Trott n’aime pas beaucoup ses habits du dimanche, dont la correction l’importune ; et, quoiqu’il ne veuille pas être sale, il est envers certains détails de sa toilette d’une indifférence quelquefois exagérée : ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’il y attache de l’importance. Mlle Lucette a d’autres idées sur la mode et ses pompes. Quand elle vient de mettre une robe propre, une expression de sérénité et d’orgueil rayonne de son visage, et ses regards, à droite et à gauche, récoltent l’admiration. Quand elle trouve par terre quelque vieux ruban, quelque bout d’étoffe, quelque torchon oublié, elle se l’ajuste avec délices et imagine pour s’en parer des combinaisons variées. Enfin, quand elle s’aperçoit dans une glace, elle se livre à des pantomimes qui expriment visiblement la plus entière satisfaction, et elle s’envoie des baisers avec une grâce qu’elle n’eut jamais quand elle s’adressait à d’autres qu’à sa propre personne.

Si elle est satisfaite d’elle-même, elle ne montre pas la même indulgence vis-à-vis d’autrui. Et ici encore ses jugements sont empreints de la plus grande fantaisie. Il semble, autant que le caprice le plus éhonté peut avoir des règles, il semble que la bienveillance de Mlle Lucette vis-à-vis des étrangers soit en raison inverse de celle qu’ils veulent bien lui témoigner. En outre, le sens esthétique chez elle manque de raffinement à un point extraordinaire. Mme Mimer, qui est si jolie et qui adore les enfants, n’a jamais obtenu d’elle, en échange des discours les plus tendres, que des grognements haineux qui se transformaient en hurlements à la moindre tentative de contact immédiat. La majorité des amies de maman reçoivent le même accueil. Par contre, la vue de Mme Merluron, dégraisseuse, qui passe à la maison une fois par semaine, la plonge dans une frénésie de joie. Il est d’ailleurs avéré qu’elle a une préférence marquée pour les messieurs ; et elle la montre avec une absence de réserve qui va jusqu’à l’impudeur. Le général Daniquet, combattant de Coulmiers et vainqueur des Malgaches, a pu difficilement se défendre contre la familiarité de ses entreprises. Lorsque passe le facteur, ce sont de vrais spasmes d’allégresse, signe de la passion la plus dévergondée et, hélas ! la moins payée de retour. Heureusement Bertrand, le jardinier, daigne parfois répondre à ses feux plus ardents que fidèles. Il condescend à lui permettre de promener ses mains sur ses joues non rasées. Cette préférence humilie Trott, qui, tout en rendant justice aux qualités d’âme de Bertrand, ne peut méconnaître que son approche flatte assez peu plusieurs de nos sens, dont l’odorat en particulier.

Mais depuis deux jours Bertrand est détrôné. Et c’est un être jusqu’ici, en somme, assez indifférent à Mlle Lucette, qui a pris sa place. C’est papa. Leurs relations étaient amicales, mais empreintes d’une bonne camaraderie d’habitude, plutôt que d’une vraie passion. Maintenant tout est changé. Et voici par quel événement. L’autre matin, Mlle Lucette subissait le siège accoutumé. Retranchée dans ses positions, elle bravait l’effort inutile de maman et de nounou, auxquelles Trott et Jane étaient venus apporter l’appoint superflu de leurs exhortations. Peine perdue. Et soudain, consciente de sa force, Mlle Lucette avait jugé opportun de prendre l’offensive et s’était mise à moduler une série de hurlements affreux accompagnés de trépignements inédits. Or il se trouvait que papa avait mal à la tête et était en train d’écrire, dans la chambre à côté, une lettre importante. Brusquement il était apparu, et d’un geste rapide, il s’était saisi de Mlle Lucette au milieu de l’assistance effarée ; et, accompagnant l’action de quelques expressions maritimes énergiques, il avait mis sa main en contact répété avec le séant de cette jeune personne.

Le succès de cet acte d’autorité avait été foudroyant. Je n’insiste pas sur la promptitude avec laquelle l’effet désiré avait été obtenu. Cela tenait du prodige : une capitulation honteuse et immédiate. Mais, qui plus est, dès ce moment, le cœur de Mlle Lucette s’ouvrit tout grand à l’amour filial. Et, dès lors, elle ne put plus apercevoir son papa sans lui offrir ses caresses les plus tendres et sans lui exprimer en même temps, par des gesticulations appropriées, qu’elle n’avait plus manqué aux devoirs dont la nécessité lui avait été si clairement signifiée.

Si Trott était philosophe, il aurait pu voir là une leçon importante à méditer et y puiser des préceptes sur la manière de plaire aux femmes. Mais l’âme de Trott est simple et droite. Il a plaint la victime en reconnaissant la justice du châtiment. Il a compris la naissance de l’amour filial en Lucette et a loué la bonté de son âme. Et il a puisé dans cette action une admiration nouvelle pour son papa, qui, par les moyens les plus simples, obtient les résultats les plus variés et les plus merveilleux.

XIII
UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES)

Les événements qui suivent se déroulent à peu près tous les matins. Il n’est donc pas hors de propos de les rapporter avec quelque détail.

Tout dort. Pas un bruit de pas dans la maison. Les persiennes fermées et les rideaux tirés maintiennent le noir dans la chambre ; pas le noir complet, un noir transparent, atténué. Au haut des rideaux il y a un petit intervalle où filtre un rayon de jour.

Le ronflement égal de nounou se rythme par la chambre, et les petites poussières lumineuses dansent en mesure au plafond. Nounou rêve de vaches, de Bertrand et de lapin en sauce (ses trois passions). Mlle Lucette, de son côté, dort aussi…