Dort-elle ? On ne peut pas dire qu’elle ne dort pas, puisque ses paupières sont encore closes et qu’elle ne crie pas. Mais elle est bien près du réveil. Sa respiration est légère et capricieuse, elle a des tortillements significatifs et se frotte les poings sur les yeux. Ça ne va pas durer. Ses yeux s’ouvrent.
Mlle Lucette regarde le noir. C’est curieux de se réveiller dans le noir comme ça chaque matin. C’est curieux. Est-ce que c’est encore la nuit ? Non, on n’a plus sommeil. Et puis, voilà un petit rayon de jour qui pénètre. Bonjour, lumière. On peut causer. Causons. On jacasse doucement, à petits cris d’oiselet qui s’étire, encore trop frileux pour sortir de la tiédeur du nid. Un ronflement répond. Nounou continue de rêver. Bertrand est en train de traire une vache : il en sort la sauce du civet… Nounou ronfle…
Mlle Lucette prête l’oreille. Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Plusieurs idées se croisent en même temps dans son cerveau : J’ai faim, j’ai besoin de me remuer, je n’aime pas le noir. Nounou dort. Quelle honte ! Rassemblant ses forces, Mlle Lucette pousse deux ou trois cris stridents en lançant ses jambes en l’air.
Les rêves de nounou se brouillent. Bertrand veut faire avaler la vache à nounou ; le lapin en sauce pousse des cris affreux. Ce n’est pas le lapin, c’est Lucette. Machinalement, nounou secoue son lit en bâillant :
— Toto ! toto !
Ah ! tu crois ça !… Seul le sommeil de la mort pourrait résister aux vocalises de Mlle Lucette. Geignante, nounou se réveille tout à fait. Au village elle se levait à cinq heures. Il en est bientôt sept. C’est dur d’être réveillée de si bonne heure…
Assise dans son lit, Mlle Lucette triomphe, non sans continuer à stimuler du geste et de la voix son esclave qui vacille encore de lourd sommeil…
Les rites accoutumés s’accomplissent. On est gavé, chaussé, culotté. Il ne fait pas bien beau aujourd’hui. Trott prend sa leçon. Mlle Lucette restera au petit salon avec sa maman jusqu’à l’heure du bain. Il s’agit de se divertir et de se donner de l’exercice.
La nuit emmagasine dans les membres de Mlle Lucette une force malfaisante qui a besoin de se dépenser. Maman l’a souvent répété : sa fille est sans doute un ange, mais, s’il y a un moment où elle tienne du démon, c’est celui qui précède son bain, celui où elle est livrée aux seuls soins de sa maman, celui plutôt où sa maman est livrée à ses fantaisies.
Mlle Lucette subit à ce moment des impulsions déconcertantes, multiples et impétueuses.