Mlle Lucette comprend fort bien ce langage. Aussi, pour faciliter la tâche à nounou, elle commence par se réfugier sous un fauteuil, puis sous la table, puis à se sauver aussi vite qu’elle peut. Elle est rattrapée par le fond de sa culotte, enlevée à bras-le-corps et emportée. C’est l’instant de faire une belle défense. Elle distribue donc vivement claques, coups de griffes, etc. Ce n’est pas qu’il lui déplaise de prendre son bain. Mais, au préalable, il est bon de se détendre les nerfs.

Pendant tout le temps que nounou la déshabille, elle se livre aux contorsions les plus invraisemblables, se déhanchant brusquement pour saisir les éponges, la boîte à poudre, les serviettes, etc. Mais ces tentatives sont infructueuses. Cependant elle réussit à renverser le flacon d’eau de Cologne et à fracasser le pot de vaseline. C’est toujours ça. Il faut noter que ces divers exercices ne sont en aucune manière un signe de mauvaise humeur et s’entremêlent agréablement de conversations affectueuses et de gazouillis bienveillants. Seulement, c’est l’usage. Aujourd’hui, cependant, Mlle Lucette inaugure un perfectionnement en essayant d’avaler le savon. Nounou a déjoué cette tentative. Ce n’est pas de chance. Enfin la voilà déshabillée ! Maman est sous les armes. Le bain est tout près. Alors Mlle Lucette, qui, jusque-là, s’y était obstinément refusée, juge opportun de manifester par des signes infaillibles qu’elle consentirait à remplir un certain office, et que, si on ne lui en donne pas l’occasion, la netteté de son bain pourra en souffrir. Avec un soupir d’énervement, maman la dépose bien enveloppée sur le siège ad hoc, et elle attend patiemment.

Mlle Lucette promène ses regards autour d’elle d’un air conquérant. Elle est consciente de sa force. Il n’y a rien qui presse. Elle est fière des résultats de son activité. Sans doute, elle se dit combien peu sont à côté d’elle toutes ces grandes masses humaines… Enfin, après qu’elle a bien pris son temps, elle se déclare satisfaite. Rapidement empoignée, elle est mise à l’eau.

Pour le principe, elle commence par pousser quelques cris aigus, quoique le contact de l’eau tiède lui soit fort agréable. Puis divers passe-temps se succèdent. Il est bon, pendant que maman sans défiance commence à vous débarbouiller, de donner deux ou trois grands coups de pied dans l’eau, de manière à l’asperger de liquide en même temps que toute la chambre. Dans un besoin de tendresse inopinée et déplacée, on tâche de lui frotter les mains sur la figure. Au moment où elle vous savonne le dos, on fait un brusque mouvement, de manière à envoyer le savon au fond de la baignoire. Les éponges sont d’un attrait incroyable. Celle qui sert pour la figure est charmante, mais malheureusement à peu près insaisissable. Maman passe si vite avec elle qu’on ne fait que l’entrevoir comme un météore adorable. Mais l’autre, celle « du bas », est plus accessible. Quelquefois on la laisse flotter dans le bain. Il est possible, à l’improviste, de se précipiter sur elle, de l’empoigner à deux mains et de humer quelques gorgées d’eau savonneuse. C’est exquis. Avec ce qu’on a pu en avaler auparavant, ça vous donne la force d’attendre la bouillie.

Le bain finit trop tôt, et la bouillie arrive trop lentement. L’intervalle, en effet, est rempli par les occupations les plus déplaisantes. C’est un des moments de la journée où Mlle Lucette maudit le plus profondément les conditions de la vie civilisée. La nature a muni la figure humaine d’un certain nombre d’orifices : narines, bouche, trous de l’oreille, qui sont des plus amusants pour y fourrer les doigts et d’autres menus objets. Par une fantaisie barbare, maman se croit tenue à ce moment de les nettoyer d’une manière approfondie. Il se peut qu’elle ait d’autres raisons : dans tous les cas, elle a celle du plus fort.

C’est une véritable lutte qui s’engage. Généralement elle a le dessus, mais la victoire lui est chèrement disputée. Mlle Lucette défend ses positions avec la dernière énergie, et il faut livrer une bataille en règle pour conquérir chaque orifice. Pieds, mains et voix se coalisent pour ce duel acharné. Enfin elle succombe. Mais maman remporte une victoire à la Pyrrhus. Elle est rendue, à bout de souffle.

Mlle Lucette est rose, sereine et rayonnante. Le nettoyage accompli, elle a encore des forces suffisantes pour compliquer son habillage. Elle se livre à des soubresauts pendant qu’on lace son corset, elle donne des coups de jarret tandis qu’on lui assujettit ses culottes ; lorsqu’il s’agit d’enfiler une manche, elle écarquille soigneusement tous ses doigts, de manière à rendre cette opération à peu près impossible si l’on ne veut rien lui briser… Mille autres inventions témoignent de son esprit inventif et de la richesse de ses forces physiques. La placidité puissante de nounou et l’énergie nerveuse de maman finissent pourtant par triompher de toutes les résistances. Mlle Lucette est habillée. Elle en est enchantée et se considère d’un air satisfait. Elle est fort contente que tout soit fini ; d’autant plus que tous ces travaux ont suscité en elle un besoin de nutrition et de sommeil.

Nounou va préparer la bouillie. Mlle Lucette utilise les minutes qui lui restent à se frotter la figure avec son linge sale et à tâcher de mettre la main sur quelques menus objets de toilette qui peuvent avoir été oubliés. L’autre jour, elle a réussi à envoyer mariner dans sa baignoire le peigne, la brosse et le savon. C’est un joli résultat.

Enfin nounou arrive avec sa casserole. L’absorption s’effectue comme de coutume.

— Maintenant, dodo, dit maman.