— Tu sais, si tu les jettes encore, je n’irai plus les chercher.
Mlle Lucette répond par un grognement de défi ; si une grande personne se raclait la gorge comme elle vient de faire pour produire ce grognement, elle aurait cinq minutes de quintes de toux abominables. Mlle Lucette pratique cet exercice gaillardement, et même elle récidive.
— Voulez-vous vous taire, mademoiselle !
Lucette regarde sa maman, se tait et astucieusement projette une théière sous le canapé. Puis elle se met à larmoyer avec une pantomime désespérée. Mais maman demeure immuable. On pourrait bien essayer de se fâcher tout à fait. Ce serait peut-être dangereux, et puis on n’en a pas très envie. Après avoir achevé de disperser ses ustensiles, Mlle Lucette se met en quête d’une distraction nouvelle. Elle essaye de se promener d’abord sur ses deux pieds et se jette par terre à plusieurs reprises, en partie pour forcer maman à se déranger. Puis, voyant qu’elle ne se dérange plus, elle se met à cheminer à quatre pattes. Cette allure a l’avantage de cirer le parquet et d’essuyer le tapis avec la robe fraîche qu’elle vient d’endosser. Elle en a d’autres. Sur l’étage inférieur d’un petit guéridon, Mlle Lucette aperçoit le panier à ouvrage de sa maman. Son cœur tressaille de félicité. Elle s’assied confortablement devant ledit panier : elle en extrait des paires de ciseaux, des rubans, des bouts d’étoffe, en répand des paquets d’aiguilles, des étuis d’épingles, des boîtes à boutons, dévide des pelotons de fil, des lacets, etc. Est-il possible que tant de trésors soient réunis en un seul lieu sur la terre !… Tout à coup maman, inquiète du silence et pressentant quelque cataclysme, se retourne. Elle pousse un cri d’horreur en apercevant Mlle Lucette environnée de sa mercerie. Le plancher a l’air d’un champ de bataille. Cette fois-ci c’est trop fort. Maman est vive. Elle administre deux petites tapes sur les mains de sa fille et la plante dans un coin.
— Allez, mademoiselle, en pénitence.
Mlle Lucette se répand en lamentations qui varient de la plainte gémissante au hurlement. La vie lui apparaît sous les couleurs les plus noires. On est toujours victime de l’injustice et de la brutalité. Il faudrait pouvoir griffer maman, déchirer sa robe, arracher ses cheveux. On lui adresse les injures les plus grossières, les menaces les plus affreuses ; mais le tout est incompréhensible. Tout est mauvais. Nounou est un peu plus gentille. Mais c’est aussi une peste. L’humanité est détestable, même Trott. Il n’y a que la mercerie qui mérite quelque intérêt, et l’on en est privé.
A la longue, Mlle Lucette s’ennuie de ronchonner et de demeurer dans son coin, et elle se remet mélancoliquement à errer à quatre pattes sur le parquet. Peut-être, avec de la chance, rencontrera-t-elle quelque chiffon oublié, un bout de bois, une substance quelconque à s’enfouir dans le gosier. Il n’y a rien. Alors, dégoûtée de cette allure, elle se met en devoir de se relever. Justement elle est à côté de la petite table. Pour se redresser elle empoigne des deux mains le tapis, qui pend, et, l’entraînant, elle retombe sur son séant avec des hurlements affreux, au milieu d’une avalanche de porcelaines, de vases, d’albums à photographies, de bibelots de toute sorte.
Arrachée à sa lettre, maman jette de nouveau un cri aigu et se précipite. Elle s’assure d’abord que sa fille n’a pas subi de lésion sérieuse et, rassurée, se met avec navrement à recueillir les miettes de ses objets fracassés, tout en adressant à Mlle Lucette des admonestations sévères. Mlle Lucette n’en prend pas grand souci ; consolée de ses bosses, elle suit avec intérêt les mouvements de sa maman et lui donne une foule de conseils peu intelligibles.
Enfin la porte s’ouvre. Maman pousse un « ouf ! » de soulagement. C’est nounou.
— Fiens, pépé, pour ton pain.