Exemple.
1o Version de nounou. — Cet après-midi, les enfants jouaient bien tranquillement ensemble. Nounou en profitait pour écrire à sa mère. Elle lui exposait les souffrances de son cœur dans l’exil. Les cochons sont moins beaux qu’au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que tout le monde parle français avec un drôle d’accent. On ne mange pas de choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers ! Il faut se laver les pieds tous les huit jours. C’est malsain. Le jardinier s’est épris d’elle. Mais elle n’oublie pas son Hans. Il ne pleut presque jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n’ont pas de bonnet… Nounou est arrêtée dans l’enchaînement de ses idées. Après quelques secondes d’hébétude, elle s’aperçoit que c’est parce que les enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été bien sage pendant dix minutes, s’est fâchée parce que M. Trott n’est pas bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois sur la tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire. Elle abandonne sa lettre.
2o Version de Trott. — Trott a été chargé d’une grande tâche. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue, ont prié Trott de leur construire un château neuf, l’ancien leur rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s’est senti honoré de cette confiance et s’est mis immédiatement à l’œuvre. Le voilà transformé en architecte du temps des fées ; les morceaux de bois de son jeu de construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un palais étincelant commence à s’élever. Déjà les deux frères sont venus le féliciter et lui ont fait présent d’un superbe collier de pierreries, et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott se remet à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu’un génie inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines de matériaux nouveaux qu’il apporte au bon architecte. L’architecte les reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s’embellit. Mais soudain le génie est pris d’une rage destructrice ; il est envoyé par feu Barbe-Bleue pour détruire l’œuvre de l’architecte féerique. Les larmes aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott promet ; plusieurs fois il écarte l’agresseur. Enfin, tout est prêt. Il n’y a plus que le toit à poser. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide du mauvais génie, il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris ensevelissent Mme Barbe-Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette. Ça mérite bien ça.
3o Version de Mlle Lucette. — Les vices les plus abjects sont concentrés dans l’âme de Trott. C’est un perfide et un faux frère. Mlle Lucette lui avait ordonné de s’amuser avec elle. Elle aurait voulu trottiner par la chambre en s’accrochant à sa blouse. Puis, par égard pour lui, elle s’était résignée à accepter le jeu qu’il proposait. Il devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction. Ensuite elle la jetterait par terre. C’est comme ça qu’on fait avec les dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exiger de les mettre elle-même en place : excès de complaisance ! Au bout de quelque temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s’y opposer. C’était une assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l’a pas compris. Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu’il était accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle Lucette était toute fière. On peut difficilement, n’est-il pas vrai ? imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien ! à peine relevé, Trott s’est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas bien forte, certainement, mais c’était une tape. Quelle atrocité ! quelle traîtrise ! Il n’y a qu’à hurler, hurler indéfiniment…
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Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent. Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement par terre, examine bébé rose d’un air sévère, les sourcils froncés. L’examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit : « Maman, maman, » et cherche un refuge auprès d’elle. Alors bébé blanc se met en campagne et s’approche de bébé rose, qui murmure : « A peur, a peur. » Bébé blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes, se baisse comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et, finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé. Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé blanc pose ses lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s’exclament et s’attendrissent. Bébé rose a l’air ahuri. Humiliée, sa maman l’exhorte, le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s’enhardit, suit bébé blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l’embrasser aussi. Bébé blanc grogne d’un air féroce. Bébé rose s’arrête, réfléchit un instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile, geignant et pensif, et puis il s’en retourne près de sa maman. Il reçoit un biscuit, qu’il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc s’approche et veut l’enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau qu’il garde dans sa main. Bébé blanc regarde un instant le gros morceau conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé blanc ; il se laisse faire avec consternation. Au bout d’un instant, il se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit d’un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l’estomac creux, s’en retourne vers sa maman. Elle pense : « Qu’il est bêta ! » L’autre maman gronde bébé blanc en pensant : « Elle est adorable. » Bébé rose s’appelle Jacques ; ce sera un gros garçon. Bébé blanc s’appelle Lucette ; c’est presque une petite femme.
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Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le menace.
Mlle Lucette guigne Puss d’un œil avide. C’est défendu de le toucher. Il fait « pique-pique » quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai ? Un démon souffle le scepticisme dans l’oreille de Mlle Lucette. Il a l’air si doux, si soyeux ! Il a tant de jolis petits poils que ce serait si amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit peu ! C’est trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C’est irrésistible.
Frémissante d’espoir, Mlle Lucette s’approche à petits pas furtifs. Puss fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l’air gentil ! On dirait qu’il rit avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en faire tout ce qu’on veut. On gardera pourtant tous les ménagements possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh ! il faut absolument en toucher un, rien qu’un seul, un tout petit peu, pour voir comment c’est. Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette agrippe la moustache blanche… Les événements se succèdent si vite que la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et s’enfuit… Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées trois raies rouges… Le sang perle. Ça cuit. Alors elle éclate en sanglots.